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Interview
de Jean-Yves Chasles,
professeur de mathématiques, et « développeur » d'outils pédagogiques |
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octobre 1999
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Pouvez-vous nous expliquer
comment fonctionne Escritor ?
Tout d'abord, chaque élève dispose pour travailler non pas d'un clavier mais d'une tablette graphique et d'un « stylo ». Escritor recrée donc la situation « habituelle » de l'élève dans la classe, avec son papier et son crayon. Ensuite, l'élève se voit proposer des exercices, avec la voix préenregistrée de son professeur, et avance à son rythme. Il peut prendre le temps qu'il lui faut, gommer, revenir en arrière. L'un des intérêts d'Escritor est de permettre au professeur, une fois que l'élève a terminé, de reprendre l'exercice fait par l'élève et de voir, en temps réel, quelle a été la démarche de celui-ci. Ainsi, dans un exercice d'algèbre, l'élève a pu refaire trois fois le calcul avant d'arriver à une réponse qui lui semble satisfaisante. Alors que traditionnellement, le professeur ne corrige que la version « finale » de la copie, avec Escritor, il peut suivre l'ensemble de la démarche de l'élève, repérer les points qui posent problème. On peut aussi, par exemple, imaginer que le professeur pourra détecter un élève dyslexique à l'occasion d'un « simple » exercice d'algèbre. Dans tous les cas, l'élève travaille devant la machine de la même façon qu'il le fait en classe. Les résultats ne se mesurent pas seulement sur l'ordinateur, mais bien de retour sur une véritable copie de papier. Escritor peut être utilisé dans toutes les matières
car le deuxième grand principe est qu'il s'agit d'un logiciel en
libre utilisation, permettant à chaque professeur de faire son
cours (enregistrement de sa voix, préparation des exercices, avec
utilisation possible d'images). Ainsi, récemment, un professeur
a traduit Escritor en portugais. Cela est possible car le logiciel est
téléchargeable gratuitement sur le site de linux (http://www.linux-france.org/prj/escritor/index.html),
et est donné avec les sources. Chaque professeur peut donc l'utiliser
comme il le souhaite et le modifier, voire le reprogrammer.
Vous avez réalisé une initiation au japonais sur Escritor?
Oui. L'idée m'est venue quand, face à des élèves d'une classe de quatrième AS (aide et soutien) particulièrement « difficiles », j'ai eu envie de les intéresser, de les amener à se concentrer. Partant de l'idée que certains élèves lisent énormément de mangas (bandes dessinées japonaises), j'ai décidé de mettre en place une initiation à la calligraphie japonaise, avec Escritor. L'idée était de permettre aux élèves de déchiffrer les mangas « dans le texte » ! J'ai eu beaucoup de succès avec cette version, car les élèves se sont pris au jeu. L'insertion de petits bruitages et musiques, ainsi que d'illustrations, rend bien sûr l'exercice plus convivial. Ce fut un moyen, pour certains, de se trouver en situation de réussite scolaire "par le stylo", sans artifices, alors que l'idée-même de poser un crayon sur une feuille de papier les rebutait. L'important pour moi, dans cette expérience, n'a pas été de les amener à vouloir apprendre le japonais, mais de « débloquer » certains élèves qui avaient beaucoup de mal à "se mettre à un certain travail scolaire". L'élève est seul avec l'ordinateur, mais en même
temps son professeur est là, à travers la voix préenregistrée.
L'élève progresse donc à son rythme, tout en se sentant
suivi. J'ai même vu une fois un élève parler à
l'ordinateur, alors qu'il se servait d'Escritor; cela devait l'aider à
réaliser ses devoirs !
En ce qui concerne Escritor, on peut parler de « pédagogie différenciée » Oui. L'élève avance à son rythme, de manière autonome. Il fait par ailleurs l'objet d'une correction individualisée. Escritor peut être utilisé en français, histoire-géographie, anglais, etc. Est-il difficile pour un professeur « lambda » de s'en servir ?
Vous organisez des formations dans le cadre des RAIPS ? Oui. Le but est que les enseignants puissent véritablement mutualiser leur travail non seulement au sein d'un RAIP, mais aussi entre différents RAIP, entre le primaire et le collège. Je défends l'idée qu'il est important de pouvoir utiliser le travail fait par d'autres. Escritor est actuellement téléchargeable sur le Web. Vous souhaitez aller plus loin afin de le mettre à disposition d'un grand nombre de personnes?
Je travaille également dans le cadre des Points Média-Conseils
(PMC) qui se sont mis en place cette année dans l'académie.
Sur l'utilisation de ce logiciel, vous ne touchez pas un franc ? Non. Il est vrai que j'ai été démarché par un certain nombre de personnes (Siemens, Microsoft, ...) qui m'ont proposé des capitaux pour mettre en vente ce logiciel. Ils n'ont pas compris ma mentalité à ce sujet. Je ne cherche pas à gagner de l'argent, j'ai mon salaire d'enseignant qui me suffit. La véritable richesse, pour moi, est le « retour » des gamins et des enseignants qui utilisent Escritor. L'administration elle-même a mis un certain temps à vous reconnaître? Au total, j'ai dû attendre près de deux ans avant que mon travail soit reconnu de façon unanime. Quel est votre parcours personnel ? J'ai toujours aimé l'informatique puisque à l'âge de 16 ans, j'ai vendu mon premier jeu vidéo. Il s'agissait d'un jeu d'arcades, sur le thème d'Indiana Jones. A l'époque, j'ai gagné 1600 francs par sa publication ! J'ai été démarché à domicile par des entreprises (je n'avais que 17 ans...), mais j'étais plus intéressé à l'époque par les mathématiques et la physique. J'ai d'ailleurs passé un bac E (pire que C) ! Ensuite, je suis parti à la fac à Rennes, en mathématiques et ai redoublé ma première année de DEUG. J'ai passé la licence puis le CAPES, toujours à Rennes. J'y ai reçu, dans le cadre de mes études de mathématiques, une éducation informatique poussée. Parallèlement à ma certification, j'ai appris le japonais (ce qui se retrouve par la suite). Lors de ma deuxième année de certification, j'ai été muté à Châteauroux, où j'ai encore beaucoup travaillé à l'élaboration de logiciels. J'ai été amené à travailler dans une société privée, ce qui a été extrêmement bénéfique pour moi. J'ai ensuite été muté en zone de remplacement en
Seine-et-Marne, où je suis resté 4 ans. J'ai souhaité
enseigner dans des zones difficiles, car avec les enfants des quartiers
dits "sensibles", on est obligé « d'être bon ».
Si ce n'est pas le cas, ils réagissent au quart de tour... Par la
suite, j'ai demandé et obtenu le collège Paul Eluard de Montreuil
(où j'entame ma quatrième année).
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