(reçu le 17 décembre 1998)

Quelques réflexions suite à la lecture de l'article Unix vs NT

http://www.linux-france.org/article/these/unix-vs-nt/unix-vs-nt.html

Par Laurent Caillette, ingénieur d'études dans une SSII de la région parisienne.

Avant tout, je tiens à exprimer mon admiration pour le sérieux de cet article qui me permet enfin de retrouver un son de vérité au milieu du discours ambiant. Certes, le ton peut sembler partisan. Aurait-on oublié tous les défauts d'Unix ? Ou la non-qualité de NT est-elle un fait trop « énorme » pour qu'étaler tant de faits au grand jour passe pour de la propagande intégriste ?

Je pencherais pour la seconde solution. Je n'ai pas toujours été allergique aux produits Microsoft. Souvent il m'est arrivé de me dire : « bon, tel produit, tout le monde (la presse) le trouve bien, je ne devrais pas être déçu ». Je l'ai été la plupart du temps, à part pour Project 98 et FrontPage 98. NT 4.0 n'a pas fait exception à la règle. Voici quelques réflexions issues de mon court vécu professionnel.

Un peu de psychologie

J'ai adoré le paragraphe suivant, dans l'article de John Kirch :

« Les causes de l'adoption de de MS-Windows NT dans le monde des entreprises seraient intéressantes à étudier dans le cadre d'un rapport de psychologie ou d'action commerciale, mais elle n'ont pas leur place dans un article traitant d'informatique ».

Il a raison.

Je perçois Windows comme un système reposant sur la démagogie. Beaucoup d'utilisateurs apprécient Windows pour son immédiateté, et l'ambiguïté savamment entretenue entre « jouet » et « outil ». Je suis souvent surpris par la réaction d'utilisateurs qui constatent qu'une semaine de travail a été perdue suite à un crash ou l'attaque d'un virus. Ils sont nombreux à arborer un vague sourire, comme s'ils étaient les rescapés d'une catastrophe miniature. Ils se reconnaissent dans une situation dramatique vue à la télé, ou lue dans un magazine grand public. Depuis le film WarGames et l'installation de Windows sur leur PC, le monde de l'informatique ne sera jamais loin d'un terrain de jeu.

Techniciens non communicants

D'autres responsables de ce manque de sérieux sont les techniciens eux-mêmes. Ils ne savent pas refuser les options impossibles. Si faire tourner des applications critiques sous NT était impossible, cela ne se ferait pas, point.

La vérité, c'est que cela n'est pas impossible, mais qu'il en coûte plus cher.

Les informaticiens souhaitant déclarer la guerre à NT doivent donc changer leurs habitudes de travail et intégrer un outil redoutable (car à double tranchant) dans leur panoplie. Cet outil s'appelle : l'étude de coût.

Il est dans la culture informatique d'éviter tout contrôle sur l'emploi du temps. J'en veux pour preuve qu'il est pénible d'annoncer à son chef qu'un développement quelconque a pris quatre fois plus de temps que prévu, pour une raison généralement ridicule. Ainsi, l'emploi du temps idéal ressemble-t-il à un chèque en blanc dans l'esprit de beaucoup.

Tant pis. Cela doit changer. Celui qui souhaite déloger NT de ses serveurs doit mettre en place un suivi d'activité, notamment au niveau des avaries. Un patron est toujours réceptif à un problème d'argent. Une facture est autrement plus crédible que l'avis d'un informaticien, souvent considéré comme peu versé dans la partie financière.

Ça ne vous plaît pas ? Cela sort de vos habitudes ? Vous n'aimez pas rendre de comptes ?

Vous préférez rester sous NT ?

Qui travaille à Redmond ?

Il ne fait plus aucun doute que les auteurs du DOS aient été de fort médiocres bricoleurs. Mais que sont-ils devenus ces dix dernières années ?

Ils ont continué à officier au sein de Microsoft, évidemment. On ne les imagine pas s'inscrire dans des universités, pour apprendre à quoi ressemblait une API propre, ou une sécurité digne de ce nom. En fait, je parie que ce sont eux qui ont décidé des spécifications de NT.

Il ne faut jamais surestimer la capacité d'une entreprise à faire évoluer sa mentalité. Ces développeurs forment un microcosme qui continue d'envisager l'OS comme quelque chose qu'un bidouilleur solitaire pose sur son bureau. Avec en plus des compromis.

L'amalgame entre VMS et NT supporte mal les aberrations de ce genre :

  • Raccourcis qui peuvent ne plus pointer sur rien dès que la cible a disparu
  • Facilité déconcertante pour déplacer un répertoire système d'un clic de souris
  • Et tous les arguments déjà cités dans l'article de référence !

Certes, les auteurs de VMS ont apporté leur participation. Mais quel a été leur niveau de décision ? Je pense que Microsoft a tout intérêt à faire croire que les vrais auteurs de NT sont également ceux de VMS. Parce que ce n'est pas tout à fait vrai.

Vous connaîtriez beaucoup de gens qui accepteraient de payer des milliers de dollars pour un système imaginé par les auteurs du DOS ?

Deux façons de penser un OS

Je dis : le concepteur d'un nouvel OS doit être un individu qui est convaincu de posséder la solution pour que des gens puissent mieux travailler. Si ce type est doué, que suffisamment de moyens sont mis à sa disposition (et que rien ne foire), alors son OS sera quelque chose de bien.

Il se pourrait que les gens de chez Microsoft pilotent leur activité par des critères très différents. La question pourrait être : quel est l'ensemble minimal de fonctionnalités qui rendrait notre produit irrésistible au moment de l'achat ?

La nuance est de taille. L'utilisateur final de NT n'est donc plus quelqu'un comme vous et moi, mais un commercial de chez Microsoft. Quelle horrible pensée !

Le complot

NT fait perdre de l'argent aux entreprises. C'est-à-dire qu'après l'achat d'une licence, de l'argent continue à « disparaître ». « Disparaître » signifie qu'il s'en va enrichir :

  • Les techniciens qui s'assurent une place pour de longues années
  • Les entreprises de formations
  • Les prestataires de services
  • Les éditeurs de logiciels qui pallient les défauts initiaux de l'OS
  • Les éditeurs de revues informatiques, alimentés par les dossiers de presse de Microsoft et leurs publicités
  • Les éditeurs de littérature technique
  • Les assembleurs qui revendent des licences OEM

La capacité de NT à générer de l'entropie est une des raisons majeures de son succès. Tous ceux qui y gagnent ont alors des raisons d'y contribuer, et de mener la bataille de l'information pour le compte de Microsoft. En fait, le coût de NT est mal connu, car il est sans cesse absorbé par la bonne volonté de chacun. Des directeurs techniques affirment péremptoirement que NT est stable, productif, et facilite le déploiement « puisqu'il suffit de cliquer sur un bouton ». À partir de là, toutes les estimations des charges seront faussées, mais ce seront les équipes sur le terrain qui résoudront les problèmes de NT avec des heures supplémentaires.

Or, celui qui a passé quelques week-ends à chercher des solutions dans le MSDN évite de s'en vanter car :

  • Il a peur de passer pour un incompétent
  • Il estime que le choix d'un système Microsoft ne sera pas, quoi qu'il arrive, remis en question, donc il est préférable de se taire
  • Il a beaucoup investi personnellement dans un système Microsoft, n'a pas envie de recommencer avec un autre, et se sent dé tenteur d'un savoir important, donc monnayable

De ce fait, j'envisage mal les participants du « complot » supporter massivement le passage sous un quelconque Unix. Et encore moins s'il s'agit d'un Unix gratuit !

Cas vécu

L'article de John Kirch, concède que NT puisse être utilisé sur des stations de travail. Je crois que c'est encore trop généreux.

Aujourd'hui, je développe sous NT 4.0 server, avec un PII 233 équipé de 64 MO de RAM. Autant dire : un veau. Je dois le rebooter deux fois par jour, lorsque je termine mes programmes brutalement. Notre application a été déployée sur 200 sites. Le poste client tourne sous NT 4.0 ws. Il s'agit d'une caisse enregistreuse haut de gamme.

Le coût du déploiement

Nous avons mis en place un système de télé-maintenance, reposant, en l'absence de telnet, sur PC Anywhere. Celui-ci fonctionne en dupliquant les instructions GDI sur un poste distant. Conséquences : L'utilisateur doit interrompre ses manipulations le temps de l'intervention, et les délais d'affichage ont de quoi rendre fous les techniciens de la hot-line.

Si un tel système est inadapté, on peut également lui reprocher de coûter cher. Additionnons : licence NT, licence PC Anywhere, antivirus. Les installations obligent à dérouler les procédures d'installation de tous les produits présents, avec quelqu'un pour appuyer sur la bonne touche au bon moment. La solution : créer un disque master. Cela suppose que tous les matériels soient identiques à la révision du BIOS près. D'ici deux ans, avec les rechanges de matériels et les désirs des autres clients, nous serons loin d'avoir un parc où toutes les machines sont identiques. La gestion des configurations deviendra sous peu un métier passionnant.

Le coût du développement

À ne pas y regarder de trop près, on pourrait dire que NT a été bénéfique pour l'équipe de développement. Nous avons utilisé Delphi 3 et Interbase, des produits aussi fiables qu'efficaces. C'est vrai qu'il n'existe pour l'instant aucun outil comparable à Delphi dans le monde Unix.

Néanmoins, le fait de développer sur NT ne nous a pas fait gagner tant de temps. Quelques chiffres significatifs :

  • Trouver comment tuer un processus lorsqu'on ne connaît que son exécutable d'origine : 3 jours
  • Simuler l'appui d'une touche dans un contrôle ActiveX incorporé à l'application : 5 jours
  • Stabiliser l'accès aux drivers OPOS (Ole Point Of Sale, le standard de Microsoft pour les périphériques des caisses enregistreuses) : 1 mois

Les développeurs impliqués affichaient de deux à cinq ans d'expérience sur Delphi et en programmation système sous Windows. Pour un développeur issu du monde Unix, ces chiffres sont ahurissants. La vérité, c'est que l'API de Windows est complètement bâclée et m'évoque un vaste dépotoir rempli par des programmeurs pressés.

Bien sûr, le MSDN ne vaut guère mieux.

Et Linux ?

Je crois que le choix de NT s'est fait principalement par ignorance. Ignorance des produits concurrents, et des coûts cachés qui sont incroyablement sous-estimés.

Est-ce que Linux aurait été pour nous une solution ? Sûrement, pour peu que le patron accepte de nous voir tripler les temps de développement (eh oui Delphi ne se remplace pas par n'importe quelle bibliothèque C++).

Ce n'est pas déraisonnable pour une entreprise qui constitue l'essentiel de sa marge avec la maintenance. Le choix de Linux aurait porté ses fruits dès le premier déploiement. J'aimerais que l'expérience relatée puisse éclairer tous ceux qui doivent réaliser des bornes multimédia, des applications de vente au détail, et en général toutes sortes de stations dédiées.

Pas pour tout le monde...

Néanmoins, il est impensable qu'un raz-de-marée submergeant NT aie lieu dans les prochaines années, notamment à cause de l'inertie naturelle des décideurs, et du « complot », c'est-à-dire tous ceux pour qui le coût exorbitant de NT se traduit par des bénéfices. Personnellement, je regrette un peu.

...Et pas tout de suite

Mais reconnaissons que cela est une bonne chose.

Car le fabuleux phénomène Linux doit être préservé par une assimilation progressive des nouveaux utilisateurs. Les newsgroups sont, à tort, présentés comme une hot-line gratuite. Rectifions : la bonne volonté des développeurs Linux pourrait bien s'émousser à force de servir des intérêts privés.

Heureusement, cette belle dynamique est encore intacte. Les annonces de Sybase, Oracle, SAP, de porter leurs produits sur Linux, gratifient ceux qui ont choisi le logiciel libre d'une légitimité nouvelle.

Peut-être allons-nous bénéficier, dans les années à venir, d'un heureux équilibre où :

  • Des décideurs pourraient accorder leur bénédiction au choix de Linux.
  • Des techniciens pourraient faire respecter leur choix.
  • Des bénévoles continueraient à faire évoluer leur système favori pour le plaisir.
  • Des organisations continueront de souffrir NT en toute connaissance de cause.

J'espère une assimilation progressive des nouveaux venus dans le monde Linux. Le danger principal est le pillage des bonnes idées, que leurs auteurs bénévoles verraient réapparaître, incorporées à des produits commerciaux.

Le manque de légitimité de Linux pourrait constituer, dans un premier temps, sa meilleure protection, contre une utilisation qui irait à l'encontre de l'esprit de ses créateurs.

<fin du document>