Le "navire intelligent" à la dérive.

Introduction

Voici la traduction d'un article de Gregory Slabodkin, GCN (GOVERNEMENT NEWS) du 13 Juillet 1998 par Gaétan Ryckeboer

Titre original : Software glitches leave Navy Smart Ship dead in the water

Le Navire Intelligent

La technologie de Navire Intelligent (Smart ship) ne semble pas aussi intelligente que les militaires le laissent entendre.

Bien que les PC aient réduit le temps de travail des marins à bord du croiseur lance-missiles de la classe Aegis baptisé « USS Yorktown », les représentants officiels de la marine américaine déclarent que des erreurs logicielles ont provoqué des blocages du système qui paralysèrent le navire.

Les grosses têtes de la marine ont précisé que le Navire Intelligent réduit la maintenance nécessaire, et donc les coûts de fonctionnement. Ce système utilise Microsoft Windows NT pour exécuter des applications dédiées qui réduisent le nombre de marins chargés des fonctions clé du navire.

Mais la Marine assimile une amère expérience des effets de l'automatisation : la technique informatique sur laquelle repose la bonne marche des vaisseaux les rend également très vulnérables. Le Yorktown, en septembre dernier, fut victime d'une erreur système lorsque des données incorrectes ont été saisies durant des manoeuvres effectuées au large de la côte de Cape Charles, VA.

Selon Anthony DiGiorgio, ingénieur civil de l'Atlantic Fleet Technical Support Center à Norfolk, le navire a été remorqué jusqu'à la base navale de Norfolk (VA.) parce qu'une erreur (débordement) de l'une de ses bases de données avait rendu son système de propulsion inutilisable,

Il déclare : « Nous installons dans la salle des machines des équipements que nous ne pouvons pas maintenir en état de marche. Lorsqu'il y a un problème, cela aboutit à un plantage généralisé. ». La remise en état exigea en l'occurrence deux jours.

Il nous dit également que le Yorktown a été remorque au port, consécutivement à d'autres plantages système.


La Marine se prépare à lancer le Smart Ship à plein régime

Malgré les déboires de l'USS Yorktown, la Navy prévoit d'utiliser le Navire Intelligent sur toutes les autres classes de navires.

La NSSC, division commandes de la Marine, a choisi en mai de signer avec Litton Integrated Systems Corp., basée à Woodland Hills (Californie), pour un contrat d'un montant de 138,6 millions de Dollars portant sur l'équipement de contrôle et la passerelle des vaisseaux de la classe CG-47, les croiseurs Aegis. La marine installerait aussi ces équipements sur les destroyers (classe DDG-51).

Electronic Desing Inc., de Metairie, La., a adressé fin mai une lettre de protestation au GAO (Bureau des considérations générales). La marine a émis un ordre d'arrêt de fabrication, le temps que le GAO traite la protestation.

Smart Ship sera également employé, selon les officiels de la marine, sur l'ambitieux vaisseau USS Rushmore.


Officieusement

Les officiels de la flotte atlantique confirment les évènements de septembre dernier impliquant le Yorktown, les qualifiant de « blocage logiciel du réseau local », mais démentent que le blocage des systèmes du Yorktown ait duré aussi longtemps que l'affirme DiGiorgio. Le Yorktown est resté à la dérive durant à peu près 2h45, selon les officiels de la flotte, et n'a pas été remorqué.

Le Vice Administrateur Henry Gliffin, Commander de l'Atlantic Fleet's Surface Force, consigne dans un mémorandum daté du 24 Octobre 1997 que « Nous n'avons jamais connu que ce problème, et ce fut le seul ennui impliquant le dispositif de contrôle depluis le 2 Mai 1997, jour de passage en phase opérationnelle des logiciels impliqués ».

Griffin a écrit ce rapport pour décrire « ce qui s'est réellement passé, dans l'espoir d'éviter les racontars ».

Ce rapport précise que la perte de contrôle du système de propulsion du Yorktown est imputable aux ordinateurs, incapables de diviser par zéro. L'administrateur du SMCS (système de contrôle du monitoring standard) du Yorktown a saisi la valeur zéro dans un champ du logiciel gestionnaire de base de données distantes. Cela a causé un débordement de la base, et a planté toutes les consoles et les systèmes de télécommande miniaturisés du réseau.

Selon les officiels, les administrateurs logiciel sont habitués à ignorer un champ non valide, le cas échéant, et à changer sa valeur en cas de réapparition d'un problème similaire.

Mais, selon DiGiorgio, « le plantage du Yorktown, en septembre 1997 n'est pas aussi simple que l'affirment certains ».

Dans un article de Juin, dans le US Naval Institute's Proceedings Magazine, il écrit : « Si vous connaissez l'informatique, vous savez qu'un ordinateur est normalement protégé contre [es erreurs impliquées par les données qu'il traite. Votre calculatrice à 9,95F, par exemple, vous donne un zéro lorsque vous divisez un nombre par zéro, et n'interrompt pas brusquement l'exécution du programme. Il semble que les ordinateurs du Yorktown n'aient pas été conçus pour tolérer une erreur aussi simple. »

La Marine Américaine a réduit l'équipage du Yorktown de 10%, et économise 2,8 millions de Dollars par an en utilisant ces ordinateurs. Le vaisseau utilise des bi-Pentium cadencés à 200 MHz fournis par la société Intergraph Corp., basée à Huntsville (Alabama). Les PC et le serveur fonctionnent sous MS-Windows NT 4.0 et sont interconnectés par un réseau à haut débit constitué de fibres optiques.

Doigts pointés vers le système d'exploitation

Mais selon DiGiorgio, qui dans un interview précisait qu'il assura la maintenance de systèmes de contrôle automatisés sur les navires de la Marine Américaine depuis 26 ans, MS-Windows NT est la source des problèmes de l'ordinateur du Yorktown.

Les logiciels fonctionnant sous NT à bord du Yorktown gèrent divers dispositifs (contrôle des dégâts, poste de commande du pont, commande des des moteurs, et navigation vers une destination donnée).

Selon DiGiorgio, « Utiliser MS-Windows NT sur un navire de guerre, alors qu'il est connu pour ne pas toujours fonctionner correctement, revient à espérer que la chance jouera en notre faveur. »

Les flottes du Pacifique et de l'Atlantique, en mars 1997, ont choisi NT 4.0 comme système d'exploitation pour gérer leur réseaux et faire tourner leur PC, dans le cadre des Technologies de l'Information de la Marine (NIT) pour les projets du 21ème siècle.

La ligne de conduite actuelle, aprouvée par l'officier chef de l'information, implique que toutes les nouvelles applications fonctionneront sous MS-Windows NT.

Ron Redman, le Directeur Technique de la "Fleet Introduction Division" du Bureau Exécutif du programme Aegis (APEO) déclare avoir subi de nombreux problèmes logiciels impliquant MS-Windows NT à bord du Yorktown.

« Nous perfectionnons un système en voie de développement » nous dit Redman. « Unix est un meilleur système pour le contrôle de la machinerie et des équipements, alors que NT est mailleurs pour les transfert d'information et de données. NT n'a jamais été complètement terminé, et nous avons connu plusieurs plantages complets causés par MS-Windows NT. »

À la remorque

Selon lui le Yorktown a été remorqué plusieurs fois à cause de plantages, dit Redman.

Selon lui « À cause des politiques, certaines choses nous ont été imposées, que nous n'aurions pas fait s'il n'y avait eu de pressions politiques, comme Windows NT. Si cela avait dépendu de moi, je n'aurait probablement pas choisi NT pour ce cas présent. Si nous avions utilisé Unix, nous aurions eu un système ayant moins tendance à tomber en panne. »

Bien qu'Unix soit un système plus fiable, NT se stabilisera avec le temps, selon Redman.

La Marine américaine est en train de transférer ses application de commandement d'Unix sur NT, comme prévu par l'IT-21 qui prévoit également de moderniser les vaisseaux des flottes Atlantique et Pacifique, avec des réseaux à transfert asynchrone. De gros réseaux ATM tournant sous NT ont d'ores et déjà été installés sur l'USS Abraham Lincoln, et l'USS Essex.

Mais DiGiorgio prévoit que le réseau connaîtra des plantages informatiques à la chaîne, comme ceux connus sur le Yorktown. Cet effet en cascade est inhérent à la conception même du réseau, d'après lui.

Il ajoute : « Il y a peu de différence entre les erreurs, lorsque les logiciels utilisent de mauvaises données. Au lieu d'avoir un ordinateur à la dérive, sur le Yorktown, tous tombent l'un après l'autre. Que se serait-il passé si cela s'était déroulé pendant un combat réel ?"

Comme le Yorktown ne possède pas de système de reprise en cas d'erreur, Redman annonce que, dans l'avenir, le navire intelligent aura des redondances du materiel, pour s'assurer que les navires pourront continuer à fonctionner en cas de problème.

Mais DiGiorgio dit que le projet Smart ship a besoin d'une meilleure étude préliminaire.

« Installer un système de contrôle sur un navire de guerre et résoudre les problèmes alors que le projet est déjà en cours est un choix coûteux et naïf. Des responsables s'intéressent à présent au projet Smart Ship, il serait sage de la part de la Marine Américaine de mener une enquête plus approfondie sur les raison de ce fiasco. », écrit DiGiorgio.

Redman, lui, a une optique différente. « Si cela avait été moi, je n'aurais pas révélé autant de choses que Tony [DiGiorgio], qui ne se montra guère discret et soucieux de respecter son employeur », dit il. « Mais je doit dire qu'il est un très ingénieur ».

« De nombreuses personnes jouent la carte de l'obéissance, et s'interdisent de critiquer le système, » dit DiGiorgio, dans son auto-critique. « Je ne suis pas cette sorte de gens ».

Gregory Slabokin


Last modified: Sat Aug 8 10:28:00 MET DST 1998
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