Kadda.Sahnine@wanadoo.fr
Les progrès fulgurants de l'informatique et des télécommunications jettent les bases d'une société plus que jamais orientée vers l'information. Les schémas économiques classiques, fondés sur la production et l'échange de biens matériels, s'en trouvent bouleversés en raison de la part toujours croissante du commerce de l'immatériel. Cette tendance va s'accélérant avec l'implication toujours plus grande de l'informatique dans tous les rouages de l'économie.
Trois points caractérisent l'industrie du logiciel propriétaire :
Il semblerait que cette situation ait favorisé l'émergence de tendances monopolistiques dans l'industrie de l'informatique, dont les principaux acteurs renforcent leurs positions par des stratégies beaucoup plus mercantiles que technologiques. Cela risque à terme d'avoir des conséquences pernicieuses sur le progrès technologique. On peut également s'interroger sur les risques de contrôle de tout ou partie de l'infrastructure informatique d'un centre névralgique par une entité étrangère, que ce soit à l'échelle d'une entreprise, ou pire, d'une Administration (santé, éducation, Armée).
Faut il croire que des impérialismes naissent les espoirs de jours meilleurs ? Peut être,
car cette impasse technologique a enfanté une nouvelle forme d'industrie du logiciel,
grâce notamment aux facilités de communication via l'Internet, produisant des outils
de qualité, librement utilisables et livrés avec leur code source, procurant ainsi à
l'utilisateur mais aussi à l'ensemble de la communauté une totale transparence sur les
outils qu'ils utilisent. La visibilité sur le code source ainsi que le travail collaboratif
par e-mail interposé permet d'améliorer un produit avec une forte réactivité, gage de sa
maintenabilité.
Ce qui caractérise le plus cette forme de développement et de distribution est
de placer l'outil informatique hors de considérations financières, lui garantissant
ainsi une certaine indépendance technologique. La logique des éditeurs de solutions
propriétaires est dictée par des impératifs de rentabilité ce qui conduit bien souvent
à l'abandon de produits n'ayant plus de débouché lucratif. C'est le cas du système
MS-DOS pourtant encore relativement utilisé mais dont le support n'est plus assuré
par sa société éditrice.
Il est plus que jamais indispensable de démystifier le milieu du Logiciel Libre.
Le grand public ne retient il pas souvent de l'Internet que les arrestations
d'internautes pour diffusion d'images à caractère pédophile ?
De la même façon, il faut mettre un terme à l'amalgame qui est pratiqué
entre virus et logiciel libre par exemple.
Tout d'abord, effectuons un point sur la terminologie employée. Logiciel libre
ne signifie nullement logiciel gratuit et n'a donc rien à voir avec le domaine public.
Il s'agit d'une mauvaise traduction de Free software, le terme free signifiant à la
fois libre et gratuit. Nous désignerons par logiciel libre un logiciel livré avec
son code source, supposant un droit d'utilisation, de copie et de modification
pour tous. Contrairement à un logiciel libre, un logiciel du domaine public n'a
pas de copyright et n'appartient donc à personne, pas même à son auteur.
Un freeware est effectivement diffusé gratuitement, mais sans son code source,
ce qui le différencie foncièrement d'un logiciel libre. Internet Explorer en
est un exemple assez éloquent : gratuit mais propriétaire.
Les logiciels libres sont régis par un copyright, ou plutôt, par un jeu de mot amusant, un copyleft. Une licence particulière est la General Public Licence (GPL), autorisant quiconque d'utiliser un logiciel disponible sous les termes de cette licence, voire même de le modifier pour le commercialiser, mais avec une obligation de taille : la fourniture du code source doit accompagner le logiciel nouvellement créé.
De nombreux détracteurs de l'Open Source mettent l'accent sur le prétendu manque
de convivialité ou de robustesse des logiciels libres. Pourtant, Gimp, un logiciel
de retouche d'image sous licence GPL, est une application remarquable n'ayant
absolument rien à envier à son équivalent commercial Photoshop.
Des environnements de travail, tels KDE, donnent au système Linux, un dérivé
gratuit d'UNIX, la convivialité d'un Windows 95, la stabilité en plus.
Associer systématiquement UNIX avec le logiciel libre traduit bien une certaine méconnaissance du sujet, bien que le phénomène ait trouvé dans l'environnement UNIX un terreau favorable pour prospérer. Le très célèbre serveur Web Apache, sous licence GPL mais dominant largement le marché des serveurs http, est disponible sous Windows NT, à l'instar de \LaTeX, GCC et Perl, d'autres logiciels libres jouissant d'une réputation à faire rougir les développeurs les plus ambitieux.
Le choix du Logiciel Libre n'a rien de comparable avec un quelconque intégrisme technologique car des solutions totalement libres d'intégration à l'existant, Linux associé à Samba et Netatalk notamment, témoignent de la facilité de cohabitation de ces outils avec les mondes Windows et Macintosh.
Le développement du logiciel libre trouve probablement ses origines dans le milieu universitaire et la recherche, plus enclins à diffuser librement leurs contributions à l'ensemble de la communauté. L'essor de l'Internet a en outre permis des vitesses de transmission du savoir encore jamais égalées.
Le faible investissement matériel, couplé aux coûts nuls de production et de distribution d'une oeuvre logicielle, a permis l'émergence et le développement du Logiciel Libre. L'Internet y joue bien sûr un rôle fondamental, car il a capitalisé et coordonné les initiatives de programmeurs disséminés aux quatre coins du monde, tous convaincus qu'il était possible de produire des logiciels de qualité au moins égale à leur équivalents commerciaux.
Pour comprendre les enjeux du Logiciel Libre, il faut tout d'abord
mesurer les conséquences impliquées par des choix technologiques propriétaires.
Il ne fait aucun doute que la maîtrise du système d'exploitation est déjà,
subrepticement, la main-mise sur l'industrie des applications pour lequel elles
sont destinées. L'exemple le plus éclatant est illustré par l'omniprésence de
la société Microsoft sur le marché de la bureautique d'entreprise.
Plus grave est la dépendance des utilisateurs vis-à-vis des formats propriétaires
imposés par Microsoft pour, notamment, l'édition de documents. L'évolution de ces
formats dans de stricts cadres propriétaires prend en otage l'utilisateur
final, avec peut être, à terme, la perte d'une partie de son patrimoine documentaire.
Le choix du Logiciel Libre, c'est d'abord et avant tout le respect des
normes et des standards publics, empêchant le système d'évoluer vers la spire
infernale des formats de représentation propriétaires.
Les politiques tarifaires pratiquées par les éditeurs découragent souvent le
particulier mais également les PME/PMI à investir dans l'outil informatique.
Pourtant, nonobstant un effort d'investissement massif, les entreprises
s'octroient régulièrement un budget supplémentaire pour mettre à niveau
leur parc applicatif. A défaut de savoir transformer le plomb en or,
certains éditeurs possèdent l'art sublime de métamorphoser la crédulité
en dollars. Les commerçants les plus cupides n'en auraient pas espéré
autant. Mais dans quelle aura de mystère baignent certaines directions informatiques...
Les logiciels libres, quant à eux, offrent dans de nombreux cas de figure
une solution fiable, robuste, pérenne et bon marché.
On ignore bien souvent le rôle ni l'étendue des logiciels libres, peut être parce qu'on les utilise souvent à notre insu. L'ensemble des services disponibles sur l'Internet, la messagerie, le transfert de fichiers sans oublier le World Wide Web, ont été conçus conformément aux normes publiques, et implémentés avec des outils issus de l'Open source. Le logiciel Apache, qui est avec Linux un des fers de lance du Logiciel Libre, occupe plus de 40 % du marché des serveur Web, alors que Netscape et Microsoft n'en totalisent à eux deux que 29 %. Des outils comme GCC (compilateur C), EMACS (éditeur), PERL et bien d'autres sont non seulement libres, mais unanimement reconnus dans l'industrie comme étant des logiciels de fort bonne tenue.
Le parc de machines sous Linux est estimé entre 5 et 7 millions d'unités, ce qui correspond peu ou prou au marché d'Apple. Une différence notable est que depuis bientôt trois ans, la croissance du marché Linux est plus important que celui de Windows NT. Autre chiffre intéressant : Linux représente 6,8\% des ventes mondiales des nouvelles licences d'OS serveurs en 1997. Il est à noter que l'apparente érosion du marché des UNICES commerciaux ne tient pas compte du succès grandissant de Linux, plus difficile à chiffrer. Remarquons au passage que Linux est le seul UNIX à se positionner de manière sensible sur le segment de la bureautique, jusqu'alors occupé (squatté ?) par Microsoft et Apple.
La société américaine RedHat Software, distribuant un système Linux packagé, voit ses ventes doubler tous les ans, dépassant probablement la barre des 400 000 cédéroms en 1998. Chiffre d'affaire annoncé : 10 M$.
Certains peuvent s'interroger sur la santé mentale des dirigeants de la société éditrice d'un système de gestion de base de données MySQL, puissant, totalement libre d'utilisation et dont le code source est disponible. TCX, c'est le nom de cette société, est pourtant profitable puisqu'elle s'assure des marges confortables grâce à son activité de support technique et de conseil autour de son produit phare.
Les récentes annonces d'Informix, d'Inprise et d'Oracle, lesquels ont décidé de porter leur SGBDR sur Linux, le choix du logiciel Apache par la très mercantile firme IBM dans son offre de serveur d'application WebSphere ainsi que les positions de Netscape sur la plateforme Linux laissent suggérer qu'il existe un débouché technologique et commercial assez prometteur.
L'utilisation des logiciels libres dans un cadre industriel, même en France, n'a rien de confidentiel. France Telecom n'a t-il pas développé son portail d'accès à l'Internet www.voila.fr en faisant confiance à Linux ?
Il est reproché au Logiciel Libre de ne pas offrir suffisamment
de garanties. Pourtant, ce phénomène peut se targuer d'un immense
succès, dont Linux se fait l'écho, preuve du meilleur gage de
respectabilité. L'Internet est un formidable gisement de compétences,
souvent bien plus réactif que l'assistance technique assurée par les
éditeurs commerciaux ou certaines sociétés de service.
La société française Logiciels du Soleil représente RedHat en France et
distribue un système complet Linux adapté dans la langue de Molière.
Elle assure une activité de support, mais également de développement
et de formation.
Le marché naissant du Logiciel Libre est intrinsèquement générateur
d'emplois de service autour de prestations d'intégration, de développement,
de maintenance et de formation.
Une nouvelle donne économique où la matière première informatique est vendue
à prix coûtant, pourrait susciter un vaste
marché, de service, où clients et fournisseurs y trouveraient bien leurs comptes :
Le marché des PME/PMI ainsi que celui des particuliers pourraient bien accueillir favorablement la vague du Logiciel Libre dans le paysage informatique de demain.
Le coût de sortie pour une entreprise peut certes la décourager de migrer vers une solution
libre et ce, en raison de l'imixion des protocoles et autres formats propriétaires dans leur
informatique existante.
La généralisation des standards et des normes publics dans l'informatique jouera en faveur des
logiciels libres. C'est actuellement le cas pour les protocoles (généralisation de TCP/IP, support de HTTP, SMTP, FTP, LDAP, etc...). C'est en passe de le devenir dans les formats de représentation des données avec HTML (bientôt XML).
Les Logiciels Libres, Linux en tête, sortent de leur période d'incubation
et gagnent patiemment, sur le terrain, une reconnaissance qui leur était pourtant due.
Ce n'est là que justice.