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9. Droits de propriété et motivation de la réputation

Nous sommes maintenant prêts à faire aboutir l'analyse précédente en une théorie cohérente de la coutume de la propriété chez les hackeurs. À présent, nous comprenons le bénéfice que l'on retire de la conquête de la noosphère, c'est la réputation auprès de ses pairs dans la culture du don des hackeurs, avec les gains indirects et les effets de bords que cela implique.

À partir de là, nous pouvons analyser les coutumes de la propriété Lockéenne des hackeurs comme un moyen de maximiser la valeur de la réputation et d'assurer que la reconnaissance des pairs soit accordée à ceux qui le méritent et pas aux autres.

Avec cette analyse, les trois tabous dont nous avons parlé plus haut prennent tout leur sens. La réputation de quelqu'un peut souffrir injustement si on détourne ou mutile son travail ; ces tabous (et les coutumes qui en découlent) essayent de prévenir ce genre de situation.

Ces trois tabous affectent l'ensemble de la communauté des logiciels au source ouvert aussi bien que leurs victimes. Implicitement, ils portent atteinte à l'ensemble de la communauté car ils rendent moins probable le fait qu'un don ou travail de contributeur potentiel soit récompensé.

Il est important de remarquer que deux de ces trois tabous peuvent s'expliquer autrement.

D'abord, les hackeurs expliquent souvent leurs appréhensions face à la scission d'un projet par le temps perdu à faire tout le travail en double pour chacun des projets fils. Ils peuvent aussi observer qu'une scission tend à couper l'équipe de développement en deux groupes, laissant ainsi les deux projets fils avec moins de cerveaux que le projet père.

Un lecteur a remarqué qu'il est rare, à long terme, que plus d'un des projets fils survive avec une « part de marché » suffisamment importante. Cela renforce la motivation qu'ont les différentes parties de coopérer et d'éviter une scission. Il est en effet difficile de savoir à l'avance quel fils sera du mauvais coté de la barrière et verra tout le travail effectué soit disparaître, soit sombrer dans l'oubli.

L'aversion pour les patchs pirates est souvent expliquée par le fait que cela complique considérablement la correction des bogues, et que cela donne du travail supplémentaire à des mainteneurs qui ont déjà suffisamment à faire avec leurs propres erreurs.

Il y a une grande part de vérité dans ces explications, et elles contribuent certainement à renforcer la logique Lockéenne de propriété. Mais, pour satisfaisantes qu'elles soient, ces théories n'arrivent pas à expliquer pourquoi les rares cas où les tabous sont brisés suscitent autant d'émotions et de luttes territoriales — pas seulement du fait des parties lésées, mais aussi des observateurs et des tiers qui réagissent souvent de façon très sévère. Une inquiétude réfléchie quant aux ennuis provoqués par la duplication du travail et de la maintenance ne suffit pas à expliquer les comportements observés.

Et puis, il y a le troisième tabou. Il est difficile d'envisager une autre explication que le jeu des réputations pour décrire tout cela. Le fait que ce tabou soit rarement analysé plus profondément que « ce ne serait pas bien ! » est révélateur en lui-même, comme nous le verrons dans la section suivante.


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