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2. Les différentes idéologies des hackeurs

L'idéologie de la culture des logiciels au source ouvert sur Internet (celle en laquelle croient les hackeurs) est un sujet déjà assez compliqué en lui-même. Tous ses membres s'accordent sur le fait que les logiciels au source ouvert (c'est-à-dire les logiciels librement redistribuables et qu'on peut facilement faire évoluer et modifier en fonction de ses besoins) sont une bonne chose et valent la peine de s'y consacrer de façon significative. Cette position définit efficacement l'appartenance à cette culture. Pourtant, les raisons pour lesquelles des individus et différentes sous-cultures adhèrent à cette croyance sont très variées.

L'un de ces degrés de liberté est le fanatisme. Le développement de logiciels au source ouvert est simplement vu soit comme un moyen pratique pour atteindre un but (de bons outils, des gadgets amusants et des jeux intéressants), soit comme une fin en soi.

Un fanatique zélé pourrait dire « Les logiciels au source ouvert sont ma vie ! J'existe pour créer des programmes utiles et beaux ou pour écrire des documentations et pour les distribuer librement. » Une personne d'une ferveur modérée dirait : « Les logiciels au source ouvert sont une bonne chose, pour laquelle je suis prêt à sacrifier une bonne partie de mon temps. » Une personne peu attachée à la cause dirait : « Oui, les logiciels au source ouvert sont parfois corrects. Je joue avec et je respecte les gens qui les font. »

Un autre degré de liberté est l'hostilité aux logiciels commerciaux et/ou aux compagnies perçues comme dominant le marché des logiciels.

Quelqu'un de très anti-commercial pourrait dire : « Les logiciels commerciaux, c'est du vol, de la rétention d'information ! J'écris des logiciels au source ouvert pour mettre fin à ce mal ! » Une personne modérément anti-commerciale pourra dire : « Les logiciels commerciaux sont en général acceptables, parce que les programmeurs méritent d'être payés, mais les compagnies qui se la coulent douce en vendant de la camelote et en usant de leur poids pour imposer leurs produits sont mauvaises. » Un pro-commercial dira par exemple : « Les logiciels commerciaux sont bons, j'utilise/j'écris des logiciels au source ouvert uniquement parceque je les trouve meilleurs. »

Les neuf attitudes qui découlent des combinaisons de ces catégories sont toutes présentes dans la culture des logiciels au source ouvert. Il est nécessaire d'exhiber ces distinctions car cela induit différentes priorités et différents comportements adaptatifs et coopératifs.

Historiquement, l'organisation la plus connue et la mieux organisée de la culture hackeur a été à la fois très fanatique et très anti-commerciale. La « Free Software Foundation » fondée par Richard M. Stallman (RMS) a encourager activement le développement des logiciels au source ouvert depuis le début des années 1980, en fournissant des outils tels que Emacs et GCC, qui sont toujours la base du monde des logiciels au source ouvert sur Internet, et semblent devoir le rester encore un certain temps.

Pendant longtemps la FSF était le seul point de ralliement des développeurs de logiciels au source ouvert. Elle a conçu un grand nombre d'outils cruciaux pour cette culture. La FSF était aussi le seul sponsor des logiciels au source ouvert avec une identité institutionnelle visible par des observateurs extérieurs à la culture hackeur. En fait, ils ont définis le terme de « free software » (logiciel libre) , en lui donnant délibérément un nom provocateur

N.D.T. : le mot "free" signifie à la fois « libre » et « gratuit » en anglais, mais Richard Stallman, fondateur de la FSF, l'a uniquement choisi pour la première de ces deux acceptions.
(le nouveau label «  open source », lui, évite cela).

Ainsi, la perception de la culture hackeur, à la fois de l'extérieur et de l'intérieur, tendait à être identifiée avec l'attitude de la FSF, à la fois frénétique et perçue comme anti-commerciale (RMS, lui-même, dément avoir cette attitude anti-commerciale, mais son attitude a été interprétée comme telle par un très grand nombre de gens, dont ses plus fervents défenseurs). La conduite énergique et explicite de la FSF pour « Stamp Out Software Hoarding! » (Luttez contre la rétention des logiciels) devint la doctrine des hackeurs et RMS est devenu le chef de file de cette culture.

Les termes de la licence de la FSF, la « General Public License » (GPL), traduisent l'attitude de la FSF. Elle est largement utilisée dans le monde des logiciels au source ouvert. Le site Sunsite, en Caroline du Nord, est le plus populaire des sites d'archives de logiciels dans le monde Linux. En juillet 1997 à peu près la moitié des paquetages de logiciels de Sunsite utilisaient la licence GPL.

Mais la FSF n'a jamais été seul sur ce créneau. Il y a toujours eu un autre mouvement au sein de la culture hackeur, plus calme, moins provocateur, et plus permissif en ce qui concerne la vente des logiciels. Les pragmatistes n'étaient pas tant fidèles à une idéologie qu'à un groupe de traditions scientifiques fondées aux débuts du mouvement des logiciels au source ouvert, et antérieures à la FSF. Ces traditions mêlaient, avant tout, la culture technique d'Unix et l'Internet pré-commercial.

L'attitude typique d'un pragmatiste est seulement modérément anti-commerciale, et son grief majeur envers le monde des entreprises n'est pas la rétention des sources en elle-même. C'est plutôt un ressentiment envers cette culture perverse qui refuse d'intégrer l'approche plus efficace d'Unix, des standards et des logiciels au source ouvert. Si le pragmatiste déteste quelque chose en particulier c'est moins souvent le fait d'être privé des sources de ses logiciels que le Roi du logiciel du moment ; IBM autrefois, Microsoft aujourd'hui.

Pour le pragmatiste, la GPL est un outils important, mais pas une fin en soi. Son utilité principale n'est pas d'être une arme contre la rétention d'informations, mais plutôt un moyen d'encourager la communauté des développeurs au partage des logiciels et à l'adoption du modèle de programmation de type bazar. Le pragmatiste accorde plus de valeur aux bons outils et aux gadgets qu'il ne déteste le commerce et il peut utiliser des outils commerciaux de bonne qualité sans se poser de problème de conscience. En même temps, son expérience des logiciels au source ouvert l'a habitué à une qualité technique que très peu de logiciels fermés peuvent atteindre.

Pendant de longues années, le point de vue des pragmatistes était principalement exprimé, au sein de la culture hackeur, comme un refus obstiné d'adopter la GPL en particulier ou les idées de la FSF en général. Dans les années 80 et au début des années 90, cette attitude tendait à être associée aux fanas de l'Unix de Berkeley, aux utilisateurs de la licence BSD et aux pionniers qui avaient tenté de constituer un Unix libre à partir des sources de BSD. Cependant, ces efforts n'ont pas mené à des communautés bazar de taille conséquente furent un échec et n'ont abouti qu'à de petits groupes dispersés et inefficaces.

Les pragmatistes ne commencèrent à avoir du poids qu'avec l'avènement de Linux en 1993-1994. Bien que Linus Torvalds n'ait jamais souhaité s'opposer à RMS, il s'est posé en exemple en regardant d'un oeil bienveillant la croissance de l'industrie commerciale autour de Linux, approuvant l'utilisation de logiciels commerciaux de bonne qualité pour des tâches spécifiques, et en raillant gentiment les éléments les plus puristes et les plus fanatiques de la culture hackeur.

La croissance rapide de Linux a eu pour effet de bord l'arrivée d'un grand nombre de nouveaux hackeurs dévoués à Linux et pour lesquels la FSF n'avait qu'un intérêt historique. Bien que la nouvelle vague de hackeurs Linux décrive ce système comme « The choice of a GNU generation

NdT : « Le choix d'une GNUvelle génération »
 », la plupart tendent à se conformer à Torvalds plutôt qu'à Stallman.

De plus en plus, les anti-commerciaux fanatiques se retrouvèrent en minorité. Le fait que les choses aient changé ne devint apparent qu'à l'annonce faite par Netscape en février 1998 de la mise en libre accès des sources de Navigator 5.0, ce qui a attisé l'intérêt que l'industrie portait au « logiciel libre ». Cette annonce sans précédent a eu pour conséquence le changement de nom de « logiciel libre » à « logiciel au source ouvert », qui s'est produit avec une facilité qui a surpris tous les acteurs de cette affaire.

Alors que le développement prenait de l'ampleur, le groupe des pragmatistes commençait lui aussi à se diversifier au milieu des années 1990. D'autres communautés semi-indépendantes, conscientes d'elles-mêmes, avec leurs propres chefs charismatiques, commencèrent à percer au sein de la culture Unix/Internet. Parmi celles-ci, la plus importante, après celle de Linux, fut celle de Perl, dirigée par Larry Wall. Plus petites, mais tout aussi importantes furent les traditions construites autour des langages Tcl de John Osterhout et Python de Guido Van Rossum. Ces trois communautés ont exprimé leur indépendance idéologique en concevant leurs propres licences de logiciels au source ouvert, et en refusant la GPL.


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