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17. Mécanismes d'acculturation et lien avec le modèle académique

L'une des premières versions de ce papier a posé la question suivante : comment la communauté informe et instruit ses membres de ses coutumes ? Ces coutumes sont-elles évidentes ou s'auto-organisent-elles à un niveau du subconscient, sont-ils apprises par l'exemple ou par un enseignement explicite ?

Les transmettre par un enseignement explicite est visiblement rare, ne serait-ce que parce qu'il n'existait aucune description explicite des normes de cette culture jusqu'à présent.

Bon nombre de règles sont enseignées par l'exemple. Pour donner l'exemple d'un cas simple, il existe une norme qui dit que toutes les distributions de logiciels doivent proposer un fichier LISEZMOI ou LISEZ.MOI qui contient les instructions nécessaires au parcours de la distribution. Cette convention a été établie depuis au moins le début des années 80, mais jusqu'à présent elle n'a jamais été écrite noir sur blanc. Chacun l'apprend en regardant un grand nombre de distributions.

D'un autre côté, certains coutumes des hackeurs se sont auto-organisées une fois que ces derniers ont atteint une compréhension basique (et peut-être inconsciente) du jeu des réputations. La plupart des hackeurs n'ont jamais entendu parler des trois tabous dont j'ai parlé dans la section Théorie libertine, pratique puritaine, mais diraient, si on le leur demandait, qu'ils sont si évidents qu'ils n'ont pas besoin d'être transmis. Ce phénomène incite à une analyse plus fine — et peut-être pourrons-nous y trouver une explication en examinant le processus à partir duquel les hackeurs acquièrent la connaissance de leur culture.

Un grand nombre de cultures utilisent des règles cachées (ou plus précisément des « mystères » au sens religieux ou mystique) comme un mécanisme d'acculturation. Ce sont des secrets qui ne sont pas révélés aux étrangers, mais qui doivent être découverts ou déduits par l'apprenti newbie. Pour être accepté par ses pairs, il doit démontrer aux autres qu'il comprend à la fois les « mystères » et qu'il les a appris d'une façon culturellement correcte.

La culture hackeur utilise de façon massive et inhabituellement consciente de tels indicateurs ou tests. On peut voir ce processus se mettre en oeuvre au moins à trois niveaux :

Dans le processus d'acquisition de ces mystères, le prétendant hackeur assimile des connaissances contextuelles qui (après un certain temps) vont rendre les trois tabous et d'autres coutumes « évidents ».

Certains pourraient, incidemment, soutenir le fait que la structure même de la culture du don des hackeurs est son propre mystère. On n'est pas considéré comme acculturé (concrètement, personne ne l'appellera un hackeur) avant d'avoir démontré un bon niveau de compréhension du jeu des réputations et de ce qu'il implique : coutumes, tabous, et usages. Mais c'est évident : toutes les cultures exigent une telle compréhension de la part de ceux qui manifestent la volonté d'entrer. De plus, la culture hackeur ne manifeste aucune envie de voir sa logique interne gardée secrète — ou, au moins, personne ne m'a jamais incendié pour l'avoir révélée !

En commentant ce papier, un grand nombre de gens ont signalé le fait que les coutumes de propriété des hackeurs semblent intimement liées aux habitudes du monde universitaire (et pourraient même en dériver directement), et plus précisément, de celui de la recherche scientifique. Cette communauté de chercheurs rencontre des problèmes similaires pour exploiter un territoire aux idées potentiellement productives, et exhibe des solutions adaptatives très semblables pour ces problèmes dans le sens où elle utilise aussi l'approbation des pairs et le jeu des réputations.

Étant donné que de nombreux hackeurs ont fréquenté l'université (il est fréquent d'apprendre l'art du hack à la fac) le fait de dire que l'université partage certains comportements adaptatifs avec la culture hackeur est bien plus qu'une simple anecdote dans la compréhension de la manière dont ces coutumes sont appliquées.

Les parallèles avec la culture du don des hackeurs, telle que je l'ai caractérisée, abondent à l'université. Une fois qu'un chercheur a conquis un domaine, il n'a plus à se soucier de la question de sa survie (en effet, le concept de domaine remonte probablement à une culture du don plus ancienne, dans laquelle les « philosophes naturalistes » étaient à l'origine des riches gentilshommes fortunés avec du temps à consacrer à la recherche). En l'absence de problèmes de survie, l'amélioration de la réputation devint la seule motivation, encourageant le partage des nouvelles idées et la consultation de journaux et d'autres médias. Ceci est fonctionnel et objectif car la recherche scientifique, comme la culture hackeur, repose largement sur l'idée qu'elle se tient sur des « épaules de géants », et de ne pas devoir redécouvrir les principes de base encore et encore.

Certains ont poussé le raisonnement jusqu'à suggérer que les coutumes des hackeurs étaient simplement un reflet de celles de la communauté scientifique et qu'en fait, elles étaient pour la plupart acquises auprès de cette dernière. Cela exagère probablement la réalité, ne serait-ce que parce que les coutumes des hackeurs semblent déjà être acquises par de brillants lycéens.

Il y a aussi une autre possibilité intéressante. Je suspecte l'université et la culture hackeur de partager des comportements adaptatifs, non parce qu'ils sont reliés génétiquement, mais parce qu'elles ont toutes deux développé l'une des organisations sociales les plus efficaces pour ce qu'elles essaient de faire, étant données les lois de la nature et l'instinct humain. Le verdict de l'histoire semble être que le capitalisme et le libre marché est une façon globalement optimale de coopérer pour engendrer une économie efficace. Peut-être que, d'une manière similaire, le jeu des réputations de la culture du don est la façon globalement optimale de coopérer pour créer (et contrôler !) un travail créatif de qualité.

Si cela est vrai, c'est d'un intérêt bien plus qu'académique (si vous me le permettez). Vu d'un angle légèrement différent qu'une des spéculations de La cathédrale et le bazar, cela suggère que, finalement, le mode de production industrio-capitaliste du logiciel était condamné à être dépassé à partir du moment où le capitalisme a commencé à créer suffisamment de surplus de richesses, permettant ainsi à un bon nombre de programmeurs de vivre dans une culture du don d'après-rareté.


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