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13. Propriété de la Noosphère et éthologie du territoire

Afin de mieux comprendre les conséquences des moeurs de propriété, il sera très utile de les aborder sous un autre angle. En se plaçant du point de vue de l'éthologie animale, et plus spécifiquement, de l'éthologie du territoire.

La propriété est une abstraction de la territorialité animale, qui a évolué de manière à réduire les comportements violents au sein d'une même espèce. En marquant son territoire et en respectant celui des autres, le loup réduit ses risques de se retrouver au sein d'un conflit qui pourrait l'affaiblir ou le tuer et diminuer ses chances de se reproduire.

Parallèlement, la fonction de la propriété au sein des communautés humaines est d'abord de prévenir tout conflit intra-communautaire en définissant des marques qui séparent clairement un comportement paisible d'un comportement agressif. Il semble parfois de bon ton de décrire ces marques comme socialement arbitraires, mais cela est complètement faux. Quiconque a déjà fait l'expérience d'avoir un chien qui aboie à l'approche d'un inconnu connaît la continuité essentielle entre la territorialité animale et la propriété humaine. Nos cousins domestiques des loups le sentent souvent mieux que bon nombre de théoriciens politiques.

Clamer sa propriété (ainsi que définir son territoire) est un acte performant, c'est un moyen de déclarer quelles frontières seront défendues. Appuyer ce droit à la propriété est un moyen de minimiser les conflits et de maximiser un comportement coopératif. Cela reste encore une réalité lorsque le « droit à la propriété » est plus abstrait qu'un enclos ou qu'un aboiement de chien, alors même qu'il est réduit à l'apparition du nom d'un responsable de projet dans un fichier LISEZMOI. Il s'agit toujours d'une abstraction de la territorialité, et (comme dans d'autres formes de propriété) nos modèles instinctifs de propriété sont des modèles territoriaux qui ont évolué en vue de résoudre les conflits.

Cette analyse éthologique semble de prime abord très abstraite, et difficile à mettre en relation avec le comportement réel des hackeurs. Mais elle comporte d'importantes conséquences. L'une d'elles est d'expliquer la popularité des site Web, et plus spécialement pourquoi les projets de logiciels au source ouvert avec un site Web semblent beaucoup plus « réels » et substantiels que ceux qui n'en disposent pas.

Tout bien considéré, cela semble difficile à expliquer. Comparée aux efforts impliqués par la création et le maintien d'un programme, même petit, une page Web est facile à maintenir, aussi est-il difficile de considérer la page Web comme la preuve d'un effort substantiel ou inhabituel.

Les caractéristiques fonctionnelles du Web lui-même sont encore une explication insuffisante. Les fonctions de communication d'une page Web peuvent être aussi bien, si ce n'est mieux, remplacées par la combinaison d'un site FTP, d'une liste de diffusion, et d'un forum de discussion. En fait, il est relativement peu fréquent que les communications courantes concernant un projet se fassent sur le Web plutôt que sur une liste de diffusion ou un forum de discussion. Pourquoi les sites Web jouissent-ils donc d'une telle popularité en tant que localisation d'un projet ?

La métaphore implicite induite dans le terme de « home page » (littéralement, « document maison ») est un indice important. Puisque fonder un projet de logiciel au source ouvert est une revendication territoriale au sein de la noosphère (et reconnu comme tel par l'usage) ce n'est pas une importante contrainte psychologique. Un logiciel, après tout, n'a pas de position géographique, et il peut être à tout instant duplicable. Ceci est assimilable à notre notion instinctive de « territoire » et de « propriété », mais seulement après quelques efforts.

La page d'accueil d'un projet concrétise l'abstraction de la colonisation de l'espace des programmes possibles en le présentant comme un territoire conquis au sein du royaume du Web, territorialement plus organisé. Passer de la noosphère au « cyber-espace » ne nous donne pas tous les moyens de protection du monde réel, des barrières ou des chiens qui aboient, mais cela ancre la propriété abstraite de façon plus sûre pour notre notion instinctive de territoire. Et c'est pour cela que les projets qui ont une page Web semblent plus « réels ».

Cette analyse éthologique nous encourage aussi à regarder plus précisément les mécanismes permettant de gérer les conflits dans la culture des logiciels au source ouvert. Cela nous amène à prévoir que, outre une maximisation des ressorts de la réputation, les coutumes de propriétés jouent également un rôle dans l'évitement et la résolution des conflits.


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