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10. Le problème de l'ego

Au début de cet article j'ai mentionné que les fondements inconscients d'une culture sont souvent à l'opposé de son idéologie consciente. Nous en avons déjà eu un exemple flagrant dans le fait que les coutumes de propriété Lockéenne ont été amplement suivies malgré le fait qu'elles violent l'esprit des licences standard.

J'ai observé un autre exemple intéressant de ce phénomène en discutant l'analyse du jeu des réputations avec des hackeurs. Nombre d'entre eux rejetaient l'analyse et se montraient fortement réticents à admettre que leur comportement puisse être motivé par leur réputation auprès d'un pair ou par ce que j'appelais alors imprudemment la « satisfaction de l'ego ».

Cela illustre un point important de la culture hackeur. Elle se méfie sciemment de la confiance et méprise l'égocentrisme et les motivations basées sur l'ego. L'auto-satisfaction a tendance à être critiquée sans merci, même quand la communauté pourrait en retirer quelque chose. À tel point que les aînés de la tribu doivent parler sans ambages et se déprécier de manière humoristique afin de conserver leur statut. La manière dont cette attitude s'imbrique au sein d'une structure dont la motivation principale repose apparemment entièrement sur l'ego requiert des explications.

Cela découle certainement du caractère péjoratif de l'ego dans la culture europo-américaine. La matrice culturelle de la plupart des hackeurs leur enseigne que le désir de l'ego est une motivation mauvaise (ou tout au moins immature) et que l'ego est, au mieux, une excentricité tolérable chez les prima donna, et souvent un symptôme de pathologie mentale. Seules des formes subliminales et déguisées comme « la réputation auprès des pairs », « l'estime de soi », « le professionnalisme » ou « la fierté du travail accompli » en sont généralement acceptables.

Je pourrais écrire un autre essai sur les racines malsaines de notre héritage culturel, et sur la masse étonnante d'illusions et de mal que nous nous faisons en croyant (contre toute évidence psychologique et comportementale) que nous avons véritablement des motivations non personnelles. Peut-être le ferais-je si Nietzsche et Ayn Raud ne l'avaient pas déjà fait en démystifiant fort bien (quels qu'aient été leurs échecs par ailleurs) « l'altruisme » sous des sortes d'égocentrismes inconscients et inavoués.

Mais je ne suis pas en train de faire de la morale philosophique ou psychologique, aussi me contenté-je d'observer un moindre mal, causé par la croyance que l'ego est si démoniaque : cela a rendu émotionnellement difficile pour les hackeurs le fait de comprendre consciemment la dynamique de leur propre culture !

Mais nous n'en avons pas tout à fait terminé avec cette enquête. Le tabou frappant les comportements dictés par l'ego est si intense dans la (sous-)culture des hackeurs qu'on peut le suspecter de remplir une fonction qui leur serait spécifique. En effet, les tabous concernant l'ego sont de bien moindre importance dans nombres d'autres cultures du don, telles que les cultures corporatistes (des gens du spectacle ou des grosses fortunes).


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