Les marchés « marmite » : un modèle économique pour le commerce de biens et de services gratuits sur l'Internet

Rishab Aiyer Ghosh, in First Monday ( version originale de ce document)
Traducteur : Sébastien Blondeel

mars 1998 ; traduit en février 1999


On suppose depuis longtemps que dans la prolifération de biens et de services gratuits sur l'Internet, quelque chose transcende les lois de l'économie. Même si la société Netscape vient de décider de mettre gratuitement à disposition de tous le code source de son navigateur, ce qui montre que le monde de l'entreprise commence à croire qu'on peut gagner de l'argent grâce au logiciel libre --- jusque là, considéré de façon pessimiste et avec précaution ---, ce n'est pas l'argent le moteur premier de la plupart des producteurs de biens gratuits sur l'Internet, et ce n'est pas non plus l'altruisme. On peut récompenser les efforts de manière intangible, mais ce papier tente de montrer qu'il existe une dynamique de marché très concrète qui régit l'économie des biens gratuits sur l'Internet, et ce sont des décisions économiques rationnelles qu'on prend en ce domaine. C'est le marché de la « marmite » : une économie de troc implicite sous-tendue par des transactions asymétriques.

1. Qu'est-ce que la valeur ajoutée, ou : l'Internet représente-t-il vraiment une économie ?

Ce n'est peut-être pas la bonne question --- cela revient à se demander si la vente directe ou la recherche académique forment une économie. Sur l'Internet, on trouve beaucoup de valeur ajoutée, de nombreux biens et services sont produits et consommés. Cela n'est guère surprenant, puisque le Réseau a drainé soixante millions de personnes, et que sa population augmente de plus de 100 % par an. On peut cependant acquérir hors du Réseau, la plupart des biens qui s'y trouvent --- les logiciels libres comme les distributions GNU/Linux s'achètent sur CDROM, et ne sont pas confinés dans les sites FTP de l'Internet. Le Réseau n'est pas sur une autre planète, et ceux qui le peuplent font aussi partie de la société du monde actuel, concret, et ils échangent, produisent et consomment hors ligne.

Même si on associe désormais le mot « virtuel » (et le mot « cyber ») à tout ce qui se passe en ligne, le fait de créer des produits --- comme des documents personnels pour le web, ou des notes publiées dans les groupes de discussion --- est aussi réel sur le Réseau qu'il ne peut l'être dans une usine ou une salle de rédaction. Le commerce «virtuel» de produits culturels en ligne, leur consommation et leur production «virtuelle» par des millions de gens, sont pourtant très réelles, et affectent le monde extérieur au Réseau, ne serait-ce que parce que les utilisateurs de l'Internet représentent une portion sans cesse croissante (même si elle est encore faible) de la population mondiale.

Il n'en est que plus important de remarquer les différences entre l'économie liée à l'Internet, et le reste. Des millions de gens interagissent et participent à des projets et conférences auxquels ils accordent beaucoup d'importance, en utilisant une logique économique différente de celle qu'ils utilisent dans la vie de tous les jours. Il est peut-être possible, alors, que l'économie qui règne sur le monde électronique déborde un peu des confins du Réseau --- après tout, ce sont les mêmes personnes qu'on trouve dans les deux mondes. Il est évident que la logique économique --- l'application des principes économiques élémentaires --- n'est pas la même sur le Réseau et hors du Réseau.

Pour commencer, une grande partie de l'activité économique du Réseau met en jeu de la valeur ajoutée, mais pas d'argent. Il y a quelques années encore, on ne trouvait aucune activité commerciale sur l'Internet. Et à partir du moment où le monde du commerce a découvert l'existence du Réseau, il était naturel que ce dernier devienne commercial --- ce qui rend remarquable la quantité incroyable de ressources disponibles gratuitement qu'on y trouve encore. Les ressources gratuites du Réseau dépassent de loin toutes les ressources commerciales, surtout si on ne compte que les transactions qui prennent place en ligne (un libraire comme Amazon gagne de l'argent en vendant des livres, ce qui nécessite de transporter physiquement des biens). Il est très difficile d'évaluer les ressources gratuites de l'Internet, au moins car en partie elles n'existent que parce qu'aucun prix ne leur est attribué. Elles existent dans un marché de transactions implicites.

Rishab Aiyer Ghosh, 1994. The rise of an information barter economy (la montée d'une économie fondée sur le troc de l'information) Electric Dreams, numéro 37 (21 novembre).

2. L'économie du bouche à oreille

Je préfère fonder mon argumentation sur des cas extrêmes, aussi ne commencerai-je pas par la valeur évidente des systèmes d'exploitation libres ( GNU/Linux) ou du logiciel de serveur pour le web ( Apache). Les discussions des conférences représentent un cas de figure moins évident, et j'en ferai mon point de départ.

Si vous utilisez le réseau intensivement, vous vous demandez peut-être de quelle manière tous les petits articles que vous envoyez dans les groupes de discussion --- disons, rec.pets.cats

NdT : groupe traitant des chats en tant qu'animaux familiers.
--- peuvent être considérés comme des transactions économiques. C'est pourtant le cas.

L'Internet a, évidemment, énormément évolué ces dernières années. En réalité, il évolue constamment, car sa population ne cesse de doubler (cf. Internet Trends). Nombreux sont ceux qui comptent parmi les premiers utilisateurs du réseau et se plaignent des utilisateurs plus récents --- en les appelant péjorativement des « neuneus » et en qualifiant de « bruit » ce qu'ils postent. Les articles avaient beau être moins hors sujet et mieux écrits, en moyenne, avant que le réseau ne soit sous les feux de la rampe, rares étaient ceux qui avaient l'étoffe d'un article de presse, et ne parlons pas des journaux académiques. Mais je trouvais, et d'autres avec moi, que nombreuses de ces remarques, même non publiables, étaient utiles ; et la plupart des contributions polies des nouveaux arrivants sont utiles à l'un ou à l'autre.

Nous n'étions pas (et nous ne sommes toujours pas) uniquement sur le réseau pour lire des livres, mais pour participer à des discussions, pour rencontrer des gens et partager des idées. Aussi nos critères de valeur étaient, et demeurent, bien distincts de ceux qu'utilisent les éditeurs de livres imprimés.

En fait, ces critères importent peu --- pas plus que le fait que nous appréciions ou non les petits articles des participants aux groupes de discussion. Ce qui compte, c'est que l'article --- tout article, même du « bruit », même la « flamme » la plus agressive --- est un produit. Il a été créé par quelqu'un, il est distribué, et d'autres peuvent le consommer --- et même l'apprécier. Dans la « vraie vie », on accorde de la valeur à des gravats extraits d'un mur qui a divisé une ville importante pendant 28 ans ; à un caillou qui provient peut-être d'une autre planète --- et on trouve de telles choses dans nos catalogues de biens économiques. On se fiche de savoir si qui les trouve utiles --- ou si quelqu'un les trouve utiles. Il suffit de savoir qu'on peut les produire, les échanger et les consommer.

Il est clair qu'il ne faut pas tracer de ligne subjective entre les articles économiques des autres sur le réseau. Et dans une économie fondée sur la connaissance, il est raisonnable de traiter de toutes les formes de connaissance --- en accordant à ce terme une acception aussi large que possible --- en tant que biens économiques. Il est parfaitement exact que le plus insignifiant des articles dans les groupes de discussion peut être produit, distribué, et consommé --- c'est pourquoi ils entrent également, pour moi, en ligne de compte.

En y réfléchissant, le monde aurait une toute autre allure si on le privait de toutes ces petites choses qu'on ne considère pas faire partie de l'économie. Même si vous ne signez pas un chèque --- et que cette pensée ne vous effleure même pas --- à chaque fois que vous prenez connaissance d'une rumeur à propos d'une société concurrente, ou que vous prenez conseil auprès d'un collègue plus expérimenté, de telles choses ont un impact économique, même si elles ne mettent pas en jeu des transactions explicites. Leur importance semble pâlote dans la « vraie vie » --- dans cet exemple, le bureau de tout un chacun joue les rôles implicites de « distributeur de rumeurs internes » ou de « conseiller pour les collègues moins âgés ». Mais sur le réseau, ces transactions se détachent nettement, et suggèrent d'autant mieux que dans une économie fondée sur les connaissances, tout échange de savoir, sous quelque forme que ce soit, est un acte de commerce

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. Implicit transactions need money you can give away (les transactions implicites ont besoin d'argent qu'on peut abandonner) Electric Dreams, numéro 70 (21 août).
.

Chaque babil posté dans un groupe de discussion, chaque document web, chaque examen d'une liste de FAQ et chaque indiscrétion dans une séance de bavardage en ligne est un acte de production ou de consommation, et souvent les deux à la fois. Un produit ne dispose pas d'une valeur économique inhérente. La valeur repose sur la volonté qu'ont les gens de consommer un bien, et cette qualité est potentielle dans tout ce qu'on peut produire et se passer.

Après avoir démontré que les articles mal rédigés et le bruit font partie inhérente, même s'ils sont répréhensibles, de l'économie de l'Internet, parlons maintenant de Linux. Après tout, le logiciel, et en particulier les grands systèmes d'exploitation occupant jusqu'à six CDROM quand on les distribue hors ligne, est assurément un bien économique

Voyez, par exemple, la distribution de GNU/Linux proposée par Red Hat Software, Inc.
. Linux, avec sa communauté vaguement organisée de développeurs-utilisateurs, et le fait qu'il soit gratuit, dispose indéniablement d'une logique économique qui semble nouvelle, de prime abord.

3. Obtenir quelque chose en échange de rien ?

Linus Torvalds n'a pas proposé au monde le code de Linux gratuitement pour rigoler, ou parce qu'il était naïf, mais parce que c'était une « décision naturelle au sein de la communauté dont il cherchait à faire partie »

Cette citation, ainsi que d'autres citations de M. Torvalds, proviennent de dialogues que j'ai tenus avec lui par courrier électronique depuis octobre 1996. On trouvera une version construite de ces dialogues sous la forme d'une entrevue dans le présent numéro de First Monday.
. Il faut aller chercher la logique économique de cette communauté --- l'Internet --- quelque part dans cette « décision naturelle », dans ce qui a motivé M. Torvalds, ainsi que bien d'autres personnes sur l'Internet, à agir comme il l'a fait et à produire sans recevoir directement d'argent en échange.

Bien sûr, l'essence de l'économie réside en la motivation poussant les gens à consommer ou, ce qui est plus opportun dans le cas de Linux, à produire. On exprime habituellement cette motivation en termes de courbes d'offre et de demande, qu'on mesure à l'aide d'euros et de centimes. Trouver ce qui motive, sans même parler de tenter de le mesurer, est une gageure en l'absence d'étiquettes et de prix. Il est plus facile de se contenter de supposer que la motivation n'existe que dans le cas où des prix sont attachés aux biens, et ne pas tenter de trouver une raison économique à des actions motivées par d'autres moteurs que l'argent ; il est plus simple, finalement, de faire l'hypothèse, comme c'est souvent le cas, que l'Internet ne jouit d'aucune logique économique.

Cela est faux. Les meilleurs moments de la vie sont en général dépourvus d'étiquettes portant des prix ; leur qualité de meilleurs moments implique qu'on leur accorde de la valeur, même s'ils ne coûtent rien. Et à moins que vous n'essayiez de bâtir un modèle économique décrivant l'amitié, l'amour et l'eau fraîche, l'absence de prix n'a ici aucune importance. Nul besoin de sortir d'une grande école d'économie pour comprendre que tous ces moments sont gérés par des intentions, et peut-être aussi par la correspondance entre l'offre et la demande, même s'il n'est pas facile d'en tracer les courbes en l'absence de prix. Les règles de l'économie sont plus difficiles à employer dans un environnement où ce qui possède une valeur est gratuit, mais cela ne signifie pas qu'elles n'ont pas leur mot à dire. Et toute logique économique de l'Internet doit se mesurer à la difficulté de mesurer une valeur dépourvue de prix.

Être sur l'Internet n'est pas exactement comme être amoureux (encore que certains trouveraient à y redire) --- mais cela brille du même éclat d'absence de prix. Sur l'Internet, si on considère la plus grande partie de son passé, de son présent et de l'avenir qu'on peut lui prédire, les prix n'ont souvent aucune importance. Les gens ne semblent pas vouloir payer --- ou faire payer --- la plupart des biens et services populaires qui se développent sur l'Internet. Non seulement l'information est généralement gratuite sur l'Internet, elle souhaite le demeurer.

"Information Wants to Be Free" est une phrase qu'on attribue à John Perry Barlow. Cela signifie à peu près « il faut que l'Information soit libre »(et en particulier, gratuite, car en anglais ce même mot a les deux sens), avec la nuance que c'est l'information elle-même qui lutte pour aboutir à cet état.

Mais le mot « gratuit » est mal choisi : tout comme l'amour, l'information, même si elle est gratuite en termes de monnaie sonnante et trébuchante, a une grande valeur. C'est pourquoi cela a du sens de supposer que les trois millions de gens qui sur l'Internet publient des choses qui les intéressent sur leurs documents personnels sur le web, les quelques millions qui contribuent à des communautés sous la forme de groupes de discussion ou de listes de diffusion, ainsi que bien sûr tous les auteurs de logiciel libre, pensent tous en retirer quelque chose. Ils n'en obtiennent aucun argent ; leur « paiement » peut prendre la forme de contributions d'autres personnes équilibrant leurs travaux, ou de la satisfaction intangible d'être lu par des millions de personnes dans le monde entier.

Alors que j'écrivais ma colonne hebdomadaire sur la société de l'information ( Electric Dreams), j'en distribuais sur l'Internet une version gratuite, par courrier électronique. Quiconque en faisait la demande bénéficiait d'une inscription à mon éditorial par courrier électronique, et un certain nombre de personnalités ont commencé à le recevoir toutes les semaines. Mes lecteurs faisaient souvent des commentaires enrichissants, et je me suis souvent demandé si certains ne seraient pas prêts à payer pour bénéficier d'un tel lectorat. Nombreux sont les lecteurs qui embellissent votre réputation, et ils sont de bons contacts, qui vous rendent service de diverses manières. Ne serait-ce qu'en lisant ce que vous écrivez, ils lui donnent de la valeur --- ils y apportent leur adhésion, en quelque sorte. Qui devrait payer l'autre --- le lecteur pour le travail consistant à écrire, ou l'écrivain pour le travail consistant à lire ?

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. Paying your readers (payer ses lecteurs) Electric Dreams, numéro 67 (31 août).

Même ceux qui n'ont jamais étudié l'économie connaissent ses principes directeurs : ce qui est rare est cher, l'abondance casse les prix, et la situation se stabilise quand ce que les consommateurs sont prêts à payer correspond à ce que les producteurs souhaitent tirer des biens considérés. Ces principes semblent fonctionner, et on peut les observer quotidiennement. Mais il s'agit là de la « vraie vie », et de marchandises bien réelles. Fonctionnent-ils dans une économie de la connaissance ? Après tout, il s'agit d'un cas où l'identité de ce qu'on vend ou achète est mal connue, où le moment où la transaction a lieu est mal déterminé, et où on ne sait pas toujours --- comme dans le cas de ma colonne --- si on achète ou si on vend quelque chose. Contrairement à ce que beaucoup de prophètes de l'apocalypse et autres illuminés du multimerdia suggèrent, j'ai toujours pensé que les principes directeurs de l'économie fonctionneraient dans une économie de la connaissance, des informations et des expertises. Non contents de sembler logiques de prime abord, ils se sont révélés robustes au cours de nombreux siècles d'utilisation --- c'est là une combinaison redoutable. Même si l'Internet semblait se comporter étrangement dans la manière avec laquelle il attribuait de la valeur aux choses, il n'y avait pas de raison de penser que, s'il disposait d'un modèle économique propre, ce dernier contredirait les principes économiques qui ont depuis longtemps gouverné les échanges entre les hommes.

Cependant, si la définition de l'économie que donne le manuel de Paul Samuelson sous la forme « étude de la manière dont les sociétés utilisent des ressources limitées pour produire de la valeur ajoutée et la répartir entre les individus », a toujours autant cours,

Paul A. Samuelson et William D. Nordhaus, 1995. Economics (L'économie). 15th ed. New York : McGraw-Hill.
presque tous ses termes doivent être revus et corrigés. La faute en incombe à ce même comportement étrange du réseau qui suggère qu'il a développé son propre modèle, le modèle économique de l'ère de l'information.

L'Internet apparaît comme un microcosme balbutiant d'une économie du savoir plus vaste, prévue pour un futur proche, et on peut d'ores et déjà prédire que de nombreux problèmes surgiront quand on tentera d'appliquer les principes directeurs de l'économie. Si la duplication ne coûte presque rien, où est la rareté ? Une automobile du constructeur Ferrari, modèle F40, coûterait probablement bien moins cher si on pouvait en obtenir une copie exacte pour moins d'un euro. Où sont les ressources, les marchandises du réseau ? Où est la valeur ajoutée si tout est disponible gratuitement ? Que faire de la notion de distribution, quand rares sont les élus qui ont la chance de converser en ligne avec des personnalités, alors que des logiciels comme le noyau Linux pullulent ? Qui est qui, qui est où, dans un monde où personne n'a besoin de disposer d'une adresse qui l'identifie et alors que, pour citer une phrase célèbre, « sur l'Internet, personne ne sait que vous êtes un chien » ?

Si Linus Torvalds avait réfléchi à la construction d'un modèle économique pour la connaissance, au lieu de programmer

NdT : le noyau d'
un système d'exploitation, il aurait sans doute examiné certaines de ces questions. On pouvait (et on ne s'est pas privé de le faire) dupliquer Linux à l'infini et dans le monde entier pour un prix négligeable : il est clair que le programme en lui-même, les lignes de code à faire compiler par la machine, n'étaient pas rares, et avaient par conséquent peu de valeur. C'est peut-être bien le fait que ce programme était disponible partout et pouvait être librement modifié qui avait de la valeur : en réalité, Torvalds déclare désormais que « rendre Linux librement disponible fut la décision la plus sage de toute mon existence ».

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The Sunday Times of India est le sixième journal le plus vendu au monde. Il fait partie du groupe Times of India, dont les différentes versions des journaux se vendent à trois millions d'exemplaires, quotidiennement, dans toute l'Inde. Toute l'opération, et en particulier la coordination de la publicité et des éditoriaux, repose sur le réseau RespNet. Ce réseau interne a valu au groupe d'être cité dans la sélection du magazine ComputerWorld des meilleurs utilisateurs professionnels des techniques de l'information. RespNet emploie GNU/Linux, ainsi que d'autres logiciels libres obtenus gratuitement sur le réseau.

Raj Mathur, qui a mis en place GNU/Linux sur le réseau RespNet, est entièrement d'accord avec M. Torvalds quand il déclare que « ceux qui adhèrent totalement à l'idée de payer pour obtenir un produit et une assistance technique trouvent souvent que la manière qu'a Linux de faire les choses est supérieure à la « véritable » assistance technique des sociétés commerciales. » C'est grâce à la grande communauté des autres développeurs et utilisateurs qui partagent des problèmes et leurs solutions et proposent constamment, parfois quotidiennement, des améliorations au système. Les développeurs-utilisateurs (l'incarnation selon Linux des producteurs-consommateurs, ou promateurs, de Toffler) comportent naturellement des opérateurs de réseaux comparables à RespNet. Leur nombre et leur diversité fournit une assistance décentralisée bien plus efficace que celle qu'ils pourraient proposer si tous travaillaient dans une société de logiciels --- comme Linux, S.A. --- où ils seraient des produits du logiciel, et non pas des consommateurs. Le groupe Times of India aurait bien du mal à déterminer qui payer, car Linux repose sur une force de plusieurs dizaines de milliers de développeurs-utilisateurs de par le monde, c'est pourquoi il n'est pas plus mal d'obtenir de la part de ces développeurs une assistance gratuite.

Le fait que sur l'Internet les gens cherchent à communiquer avec d'autres, et que les développeurs de Linux cherchent leurs pairs, n'est qu'une instance du caractère immédiat de la plupart des transactions qui prennent place sur le réseau. Quand vous expédiez un article sur le groupe de discussion rec.pets.cats ou mettez en place un document web, qu'il vous soit personnel, qu'il reflète vos passions ou votre travail, vous êtes au coeur de transactions. D'autres amoureux des chats échangent votre message avec les leurs, les visiteurs de votre page personnelle échangent ce que vous avez à leur dire avec leurs réponses, ou peut-être la satisfaction de vous faire savoir que vous célèbre au point de recevoir plusieurs milliers de visites chaque semaine. Même si vous ne réclamez pas d'argent pour ce que vous créez, vous le vendez, car vous utilisez votre travail pour acheter le travail d'autres --- dans un groupe de discussion --- ou pour acheter la satisfaction de vous savoir célèbre --- à travers votre site web.

Le côté le plus important de ce caractère immédiat de ces échanges implicites qui se produisent tout le temps sur le réseau, est son impact sur la notion de valeur. À la différence de la « vraie vie », où les choses tendent à avoir un prix, exprimé sur une étiquette, qui réagit mollement aux changements et qui est assez statique d'un consommateur à l'autre, sur le réseau, tout est sans cesse réévalué. Quand on se passe de l'intermédiaire de l'argent, chaque transaction a toujours deux côtés, et elle est potentiellement unique, au lieu d'être fondée sur une valeur --- càd l'étiquette du prix.

Si on continue à emprunter tour à tour des exemples au monde du logiciel libre et au réseau des groupes de discussion, appelé USENET --- pour mieux réitérer leur équivalence en termes économiques --- on peut observer la double nature de l'échange dans cet exemple imaginaire mettant en scène des chats. Vous estimez peut-être les participants du groupe rec.pets.cats au point de les gratifier d'un long descriptif des habitudes nomades de votre matou. Dans un contexte différent --- quand une querelle portant sur les habiletés respectives des différentes races de chats à chasser les souris --- vous n'estimez peut-être pas devoir intervenir, car le sujet vous ennuie. Et vous êtes peut-être beaucoup moins prodigue dans vos contributions sur le groupe rec.pets.dogs

NdT : groupe traitant de chiens en tant qu'animaux familiers.
. Vous accordez moins de valeur aux discussions sur les chiens ou sur la chasse aux souris qu'à une discussion sur les matous, aussi ne prenez-vous pas la peine d'intervenir. Cela reviendrait à « brader » votre écriture ; mais quand vous obtenez des commentaires sur votre article traitant des matous, vous êtes payé au juste prix.

Cet exemple peut vous sembler tiré par les cheveux, mais cette sensation provient uniquement du fait qu'on prend en permanence des décisions sur le lieu et l'heure où poster un message ou participer à un groupe de discussion, de telle sorte qu'on les perçoit à peine comme des décisions. Dans une économie fondée sur la connaissance, cependant, la décision d'écrire et de fournir gratuitement une remarque concernant les chats et de ne rien produire concernant les chiens n'est pas moins économique que la décision de commander un plat chinois à emporter plutôt qu'une pizza dans la « vraie vie ». Ces deux exemples font intervenir des considérations d'allocation de ressources --- votre temps et votre peine dans un cas, votre argent (qui représente en réalité votre temps et votre peine) dans l'autre.

À la différence des nouilles et des pizze, les lecteurs des groupes de discussion sur Usenet ne sont pas fournis étiquetés, aussi les décisions traitant de vos actes de production en ligne requièrent que vous estimiez en permanence les valeurs relatives de ce que vous obtenez et proposez. Les autres, eux aussi, estiment en permanence la valeur de vos contributions. Sur l'Internet, la vie ressemble à une vente à la criée perpétuelle, où les idées joueraient le rôle de l'argent.

C'est la doter d'un titre de gloire bien prestigieux que d'attribuer à votre remarque sur les matous la qualité d'idée ; on ne peut certes pas mettre dans le même sac, le sentiment chaleureux que vous avez éprouvé en lisant les commentaires abondant dans votre sens ou en constatant que votre document web présentant les photos de votre chat était très consulté suite à votre article, et les « vraies idées » (comme celle qui consiste à faire la grève du web en signe de protestation contre le CDA

NdT : projet d'article de loi aux États-Unis d'Amérique visant à contrôler le caractère obscène ou choquant des informations diffusées sur l'Internet.
) (ou de manière similaire, la campagne du ruban bleu). Cependant, pour faciliter l'exposé, on qualifiera d'idées (biens et service) et de réputation (cette chose qui engendre des sentiments de bien-être et de satisfaction, ainsi que des bénéfices plus conséquents, quand elle s'améliore) les objets d'échanges sur le réseau.

On vend des idées en échange d'autres idées ou d'une consolidation de sa réputation ; les réputations sont améliorées aux yeux de ceux qui achètent les idées, et elles sont elles-mêmes troquées en permanence, comme on le verra plus tard. La principale différence est que la réputation (ou l'attention) est, tout comme l'argent, un bien par procuration. On ne peut pas le consommer ou en jouir directement, mais c'est un produit dérivé de la production sous-jacente de biens réels (des « idées », selon notre terminologie binaire).

4. Les deux côtés d'un échange

À la différence des marchés de la « vraie vie », où l'argent joue le rôle de dénominateur commun, sur le réseau tout commerce d'idées et de réputation est un échange direct, d'égal à égal, proche d'un troc. Cela ne signifie pas seulement que tout commerce compte deux côtés, si on considère le fait d'échanger une chose contre une autre --- ce qui s'applique aussi aux échanges faisant intervenir de l'argent --- on compte aussi deux points de vue dans tout échange, deux conceptions de la valeur. (Dans une transaction monétaire, par définition, les deux parties jugent la valeur de l'objet échangé à l'aune de son prix.)

En tant que contributeur d'une remarque sur les matous, vous accordez de la valeur à votre article en ceci que vous jetez votre texte dans la marmite des discussions prenant place sur le groupe rec.pets.cats afin d'observer ce qui en ressort. En tant qu'auteur d'un document web traitant de chats, vous attendez qu'on vous remercie pour vos textes et vos photographies par des visites et des commentaires. D'un autre côté, en tant que lecteur du groupe rec.pets.cats, j'apprécie l'humour de votre article et ce qu'il me prédit de la croissance de mon chaton ; en tant que visiteur de votre document web j'apprends des détails sur le comportement des chats et j'apprécie la qualité des illustrations.

Quand j'achète votre livre traitant de chats, il est clair que je suis le consommateur et que vous êtes le producteur. Sur le réseau, ce côté binaire disparaît, et tout échange peut être vu comme deux transactions simultanées, où chacun joue tour à tour le rôle du producteur et du consommateur. Dans une transaction, vous achetez des commentaires sur vos idées concernant les chats ; dans l'autre, j'achète ces idées. Dans la « vraie vie » cela prendrait une forme détournée, comptant au moins deux échanges : dans le premier, je paie votre livre en liquide  dans le second, vous m'envoyez un chèque pour me remercier de ma réponse. Cela n'est pas très fréquent ! (Il faut accorder au monde académique le statut d'exception, car personne n'obtient d'argent du Journal des études félines pour les articles qu'il y publie ; c'est l'employeur qui paie le chercheur pour réfléchir sur les chats.)

Dès qu'on a compris que tout message publié et tout document web visité est un acte d'échange --- tout comme la lecture ou la publication d'un article dans un journal académique --- toute prétention d'accorder une valeur inhérente aux biens économiques à travers une étiquette portant prix disparaît.

Dans un troc, aucune valeur n'est absolue. Les deux parties d'un troc doivent fournir un bien qui ait de la valeur aux yeux de l'autre ; ce bien n'est pas un intermédiaire universel, ou même largement accepté, comme l'argent. On ne peut apposer aucune étiquette formelle, car il faut évaluer les biens échangés au moment de l'échange. Quand on troque il est rare qu'on échange un produit contre un objet qu'on envisage de troquer à son tour. À la différence de l'argent qu'on reçoit quand on vend quelque chose --- argent qui n'a de valeur que dans la mesure où on peut l'échanger contre autre chose --- dans un troc, en général, on utilise, et accorde donc de la valeur, à ce qu'on reçoit.

Quand chacun utilise directement ce que l'autre lui a donné, toute distinction entre acheteur et vendeur disparaît. Dans la « vraie vie » le troc ne mettait évidemment pas en scène des acheteurs et des vendeurs, mais des producteurs-consommateurs. Quand j'échange mon grain contre votre poulet, il n'y a pas de vendeur, il n'y a pas d'acheteur, même si l'un de nous deux est plus affamé que l'autre, ou si nos goûts sont différents. Sur l'Internet, disons, dans le monde de Linux, où il apparaît de prime abord qu'il y a un acheteur clairement identifié (the Times of India) et un vendeur tout aussi clairement identifié, même s'il est morcelé (la communauté des utilisateurs de Linux), la distinction est somme toute ténue.

De même que l'existence des milliers de développeurs de Linux indépendants a de la valeur aux yeux du journal car ils sont aussi des utilisateurs du produit --- et risquent de rencontrer les mêmes problèmes --- on trouve des développeurs de Linux qui accueillent volontiers the Times of India car la façon dont il résout ses problèmes pourrait les aider en tant qu'utilisateurs de Linux. Comme le dit Torvalds, « un système libre compte de nombreux avantages, le plus évident étant qu'il permet à un plus grand nombre de développeurs de travailler dessus, et de l'étendre .» Cependant, ce qui est « plus important encore » est le fait qu'avoir libéré Linux a drainé, « d'un seul coup... de nombreux utilisateurs » --- qui non contents de signaler les problèmes qu'ils rencontraient, jouaient un rôle crucial dans le développement du système. Torvalds remarque qu'une seule personne ou organisation « n'a aucune idée de tous les usages qu'une importante communauté d'utilisateurs trouve à un système généraliste » --- de telle sorte que le grand nombre d'utilisateurs de Linux se révéla être « en réalité... un avantage plus décisif que le nombre des développeurs qui travaillaient sur le noyau. »

Bien sûr, Linux est loin d'être le seul produit logiciel qui efface la division entre les producteurs et les consommateurs. Nombreux sont les logiciels --- même ceux que des sociétés exploitent commercialement --- qui dépendent étroitement des commentaires des utilisateurs. Ces commentaires ne se contentent pas de donner au producteur des informations sur les besoins du marché --- besoins qu'on n'imagine pas les consommateurs troquer ---, ils permettent d'évaluer le logiciel et parfois de régler des problèmes techniques rencontrés avec les programmes. La société Netscape a mené campagne pour encourager ses utilisateurs à trouver des erreurs dans son programme phare --- qui ont été recherchés et corrigés, de manière traditionnelle et prévisible, par des sociétés de logiciel. C'est ainsi que même les sociétés de la « vraie vie » achètent à leurs consommateurs tout en leur vendant leur produit.

(Quand elle libérera le code source de son programme, la société Netscape encouragera les utilisateurs à y corriger les erreurs, et de manière générale, à devenir développeurs. Cette société achètera encore plus à ses consommateurs que la plupart des autres sociétés.)

5. La bonne volonté nourrit-elle son homme ?

Vous m'accorderez peut-être, la prochaine fois que vous publierez une remarque concernant les chats, ne pas donner quelque chose en échange de rien. Mais ce que vous en retirerez en retour est souvent une matière impalpable --- la satisfaction, le fait de participer à une discussion et même de répondre à des questions portant sur les chats sont des choses belles et bonnes, et vous vous estimez peut-être justement récompensé de vos efforts, mais ce ne sont pas là des choses qu'on puisse imaginer suffisamment substantielles pour y bâtir une économie. Il en va de même pour Linux --- c'est bien beau de discourir sur le grand nombre d'utilisateurs-développeurs s'entraidant les uns les autres, mais qu'est-ce que Linus Torvalds a retiré de tout cela ? Même si Linux a énormément profité des améliorations apportées par les uns et les autres, rien de tout cela ne se serait produit sans la première version de M. Torvalds, qu'il a librement mise à disposition. Si on part du principe qu'il ne s'intéresse pas à Linux qu'en tant que passe-temps, il lui faut bien gagner sa vie. Ne donne-t-il pas l'impression d'avoir gaspillé un bon produit en le proposant gratuitement à tous ?

Examinons tout d'abord le « salaire » impalpable que lui a apporté Linux. Dans les cercles qui comptent pour sa carrière, M. Torvalds est considéré comme un dieu vivant. La plupart des techniques utilisées sur l'Internet, des outils comme Linux, le HTML (qui est le langage utilisé sur le web pour écrire de l'hypertexte), et le serveur pour le web Apache (qui avec 45 % de parts de marché fait dire à Bille Gates qu'il est le « premier concurrent » de la société Microsoft

Tim Clark, 1996. « Gates : [Internet] Explorer sera gigantesque », C-NET News (premier août),
ont été développées et distribuées sans aucune forme de paiement. Les techniques « libres » les plus récentes n'ont pas non plus été subventionnées, puisque le gouvernement américain et les universités ont cédé du terrain et ont représenté une proportion sans cesse décroissante de la communauté des développeurs sur l'Internet. Ce que les gens comme M. Torvalds reçoivent principalement en échange de leur travail, c'est une bonne réputation. C'est pourquoi on compte tant de dieux sur le réseau.

Mais les dieux finissent par avoir faim, et ce n'est pas une bonne réputation qui permet de payer sa pizza. Que fait M. Torvalds ? En fait, il était encore à l'université d'Helsinki (en octobre 1996, lors de ma première entrevue avec lui ; il travaille actuellement pour une société américaine et son contrat « stipule qu'il doit travailler à temps partiel sur Linux ». « La description de mon emploi ne parlait pas officiellement du fait de développer Linux, c'est pourtant ce que j'ai fait jusqu'à présent », dit-il. Sa réputation l'a un peu aidé --- comme il le déclare lui-même, « d'une certaine manière, c'est Linux qui me paie mes pizze, indirectement. .»

Tout cela avait-il un sens d'un point de vue académique ? Linux n'est-il qu'une autre de ces choses apparemment gratuites, qui ont en réalité été financées par une institution académique ou par un gouvernement ? Pas exactement. C'est par choix que M. Torvalds est resté à l'université, pas par besoin. Et Linux le lui a bien rendu, car la réputation qu'il lui a value est une denrée convertible. « Oui, on peut obtenir de l'argent quand on est célèbre », dit M. Torvalds, « [c'est pourquoi] je ne m'attends pas précisément à mourir de faim si je décide un jour de quitter l'université. Nombreux sont les employeurs potentiels qui apprécient beaucoup ce genre de lettres de noblesse : « CV : Linux ». »

6. La réputation est-elle une devise convertible ?

Imaginez un instant que vous vivez dans un monde où les gens troquent des poulets, du grain et des pièces de tissu --- que voilà une économie simple ! Soudain, un beau jour, des étrangers débarquent et vous proposent une voiture ; vous en avez envie, mais « Désolé, » dit l'un d'entre eux, « on n'accepte pas les poulets ; on ne prend que l'or, le billet vert, ou les cartes de crédit. » Que faire ? Il n'est pas difficile de comprendre qu'il vous faut trouver un moyen de convertir votre poulet en l'une des marchandises que les marchands de voitures acceptent. Il vous faut trouver quelqu'un prêt à vous donner de l'or en échange de vos poulets, ou quelqu'un prêt à vous donner une marchandise que vous pourrez ensuite troquer contre de l'or, et ainsi de suite. Tant que votre poulet est convertible, de manière directe ou détournée, en or, vous pouvez acheter cette voiture.

Ce qui vaut pour les poulets d'une économie de troc primitive, vaut aussi pour les biens impalpables comme les idées et la réputation dans cette économique qui prend place sur l'Internet

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. Implicit transactions need money you can give away (les transactions implicites ont besoin d'argent qu'on peut abandonner) Electric Dreams, numéro 70 (21 août).
. Et certaines de ces denrées impalpables peuvent certainement, dans des circonstances correctes, être converties en une forme d'argent qui peut acheter des voitures, sans parler des pizze, qui calent l'estomac. Ce n'est peut-être pas le cas de votre réputation de prosélyte en matière de matous, cependant ; cela ne s'applique pas non plus en permanence à tous ceux qui développent du logiciel.

Dans une économie de troc primitive, les échanges se limitent aux marchandises élémentaires, aux quelques automobiles qui apparaissent parfois près. Tous ne souhaiteront pas acquérir une automobile, quelle que soit leur richesse en grains ou en tissu. La plupart des gains sera réinjectée dans le système afin d'acheter d'autres marchandises élémentaires ; seule une faible portion d'entre eux sera convertie en marchandises capables d'acheter une automobile, comme l'or. Et là encore, seules certaines personnes trouveront, à certains moments, les suites adéquates d'échanges permettant de convertir des poulets en or, suites qui dépendront de la conjecture et de la demande globale pour des marchandises aussi inhabituelles au sein de l'économie.

Sur l'Internet --- et en réalité, dans toute économie fondée sur la connaissance --- il n'est pas nécessaire que tout soit immédiatement échangé en argent sonnant et trébuchant, qui a cours dans la « vraie vie ». Si une partie significative de vos besoins concerne des produits de l'information, vous n'avez pas besoin de transformer vos gains impalpables en argent réel, puisque vous pouvez les utiliser pour « acheter » l'information qui vous manque. C'est pourquoi il n'est nul besoin de vous inquiéter sur la manière dont vous allez convertir les sentiments chaleureux que vous éprouvez à recevoir de la visite sur votre document web consacré aux chats en euros, puisque dans le cadre de vos besoins en information, et de vos activités sur le réseau, le « capital de réputation » dont vous disposez suffira probablement.

« Les « gains » cyberspatiaux que Linux me procure », déclare M. Torvalds, « prennent la forme d'un réseau de gens qui me connaissent et me font confiance, et sur lesquels je peux compter en retour. Et ce genre de réseau de relations est très pratique, même en dehors du cyberespace. » Quant au fait de convertir les gains impalpables qu'il tire du réseau, il remarque que « les réputations ont ceci de bon... qu'on les garde, même après les avoir mises dans la balance pour se vendre. Le beurre et l'argent du beurre ! »

En 1990, Colin (Col) Needham était ingénieur de recherche dans une « grande société d'informatique des États-Unis qui dispose d'imposants laboratoires de recherche industrielle au Royaume-Uni. »

Les citations de M. Needham sont extraites d'une correspondance privée avec l'auteur.
Pourquoi diable traficotait-il l' Internet Movies Database (IMDb), qui est rapidement devenu le gisement de données traitant des films de cinéma le plus complet au monde ?

« J'ai commencé cette base de données en tant qu'activité de loisirs en 1990 », déclare M. Needham. « On trouvait déjà des listes de filmographies d'actrices publiées sur les groupes de discussion » --- par ces férus du réseau, omniprésents, qui ne souhaitent faire payer personne pour le travail qu'ils effectuent --- « du réseau Usenet rec.arts.movies

NdT : groupes de discussion traitant du cinéma en tant que septième art.
et je les ai complétées par une liste compagnon, présentant les acteurs, pour le plaisir de mêler cinéma et informatique. »

Je n'ai jamais voulu croire que des gens étaient prêts à abattre une telle quantité de travail pour le « plaisir ». C'est pourtant le principal moteur de tous les documents et travaux de qualité que j'ai trouvés sur le réseau. Certains, comme MM. Needham et Torvalds, y consacrent plusieurs heures par jour, en oublient le sommeil, tout cela pour écrire des programmes et créer des articles et des documents web. Où est le plaisir ?

Pendant près de trois ans, j'ai publié de manière régulière sur l'Internet, des articles, en analysant les marchés des télécommunications et de diffusion hertzienne de l'Inde. À la différence de la colonne hebdomadaire qui a inspiré ce livre, on ne trouve mes analyse qu'en ligne, et elles ne me valent même pas les tarifs proposés par les journaux indiens. C'est vrai que ce travail me plaît, comme m'ont plu les articles prolifiques que j'ai envoyés dans divers groupes de discussion pendant toutes ces années, mais je rien fait de tout cela pour le seul plaisir. Je dois cependant admettre qu'il faut attendre un moment avant de trouver des raisons plus substantielles à l'énorme productivité de l'Internet. Après tout, rares sont ceux qui réfléchissent en termes de sciences économiques alors qu'ils développent des ressources libres sur le réseau, et puisque qu'on n'est pas payé pour un tel travail, la première réponse qui vient à l'esprit quand on se pose la question « pourquoi fais-je donc tout cela ? » est le plaisir.

Ce n'est pas tout. « La motivation originale », dit encore M. Needham, « et la motivation qui a duré jusqu'à présent, ont été de rendre quelque chose à la communauté de l'Internet d'une manière modeste... [il se trouve qu']au fil des ans cela a pris de l'ampleur ! » Nous y voilà. Rendre quelque chose au réseau. Cela n'était pas plus clair que le côté « plaisir » au départ, mais c'est au moins le signe que M. Needham, comme nous tous, a d'abord commencé par profiter du réseau, d'une certaine manière.

On trouve ici le premier aperçu d'un procédé de don et de contre-don, par lequel les gens travaillent énormément sur des créations qui sont distribuées, non pas pour rien, mais en échange d'autres biens de valeur. Les gens le « remettent » sur l'Internet car ils réalisent qu'ils ont commencé par en « extraire » des données. Le rapport entre le fait de prendre ou de donner peut sembler ténu, mais il est crucial en réalité. En effet, toutes les informations qu'on trouve sur le réseau, et qui vous attendent, gratuitement, y ont été placées par d'autres utilisateurs de façon bénévole ; les biens du réseau, que vous consommez, ont été produits par d'autres pour des raisons similaires --- en échange de ce qu'eux-mêmes ont consommé, et ainsi de suite. C'est ainsi que l'économie du réseau prend l'allure d'une marmite tribale géante, enflant de productions pour répondre à la consommation, tout simplement parce que tout un chacun comprend --- instinctivement, peut-être --- qu'il n'est pas nécessaire que le commerce prenne la forme de simples transactions de troc, et qu'on peut échanger le même produit plusieurs millions de fois simultanément. La marmite continue à bouillir car des gens continuent à y apporter des ingrédients tout en profitant, comme de nombreux autres, de son contenu.

M. Torvalds fait remarquer « Que je fasse Linux ou pas, j'aurai les autres informations gratuitement. » C'est exact. Mais bien que personne ne sache jamais si on contribue moins qu'on ne consomme, tout le monde sait qu'en cas d'arrêt de toutes les contributions, plus personne n'aurait rien à se mettre sous la dent ; le feu s'éteindrait. Et cela ne serait vraiment pas drôle.

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M. est un féru de cinéma, c'est pourquoi il a contribué au réseau dans le domaine qui plaisait. Il n'avait pas prévu de négocier le capital de réputation que l'IMDb lui a valu contre de l'argent, dans un premier temps, car il avait un emploi et utilisait ses « gains en réputation » comme des points de bonus, en quelque sorte, dans le monde en ligne du cinéma. Il utilisait sa richesse impalpable comme un ticket pour consommer d'autres biens impalpables, de même que l'éleveur de poulets, dans l'économie de troc primitive dont on a déjà brossé le tableau, achetait du grain et du tissu, mais pas des voitures.

Par contraste, Rob Hartill, qui a développé le logiciel pour la version web de l'IMDb, et qui a travaillé sur cette version depuis son commencement, se décrit lui-même comme un « babasseur fou ». En fait, il est maintenant plus connu en tant que l'un des développeurs principaux du serveur pour le web libre, Apache. En ce qui concerne les films, il dit « j'aime regarder un film quand j'en ai l'occasion, mais je ne prends pas cela très au sérieux ; je n'ai pas de collection de cassettes video, pas de lecteur de disque video, pas de livre traitant du cinéma. »

Les citations de M. Hartill sont extraites d'une correspondance privée avec l'auteur.
Il n'avait pas vraiment de raison de rendre quoi que ce soit à l'Internet --- en tout cas, pas dans le domaine du cinéma. Et ce n'est pas non plus la réputation d'avoir travaillé sur la « plus grande entité possible » que M. Needham voit dans l'IMDb qui aurait pu lui faire un quelconque bien ; qu'est-ce qu'un babasseur peut avoir à faire de ce que peuvent penser de lui des mordus de ciné ?

Bien sûr, le travail de M. Hartill traitait avant tout d'informatique. « J'adorais l'idée de base de données, pour entraîner ma mémoire et de manière générale, pour jouer avec », dit-il, aussi le côté « plaisir » a pour lui aussi revêtu de l'importance ! « Pour moi, le web était un nouveau médium [sic] qui n'avait encore servi à rien d'intéressant. », aussi M. Hartill eu, de manière naturelle, la volonté de développer une application intéressante et d'y consacrer beaucoup d'efforts, dans le seul but de la mettre librement à disposition. Quelqu'un avait proposé ce nouveau médium qu'est le web sur l'Internet, aussi Hartill s'est-il senti obligé de contribuer à son tour. « Je cherchais des choses à faire avec le web... et il se trouve que la base de données des films traînait dans mes fichiers. » C'est donc par hasard qu'il s'est trouvé mêlé à cette histoire de films ; ce qui intéressait M. Hartill dans ce qu'il mettait sur le réseau, c'était son domaine de travail et d'intérêt, la programmation pour le web. En fait « je suis sûr que si ce n'avait pas été l'IMDb, je me serais brûlé les yeux sur un autre projet de programmation. »

M. Hartill, à la différence de M. Torvalds, a ensuite décidé de passer à la caisse et de troquer la réputation glanée grâce à son travail sur l'IMDb, répondant peut-être par là-même à ceux qui lui demandaient « pourquoi diable il passait tant de temps sur l'IMDb sans apparemment en retirer un quelconque bénéfice. » Il est parti travailler au laboratoire national de Los Alamos. « Mon patron, à Los Alamos, a pris la décision de m'engager en se fondant sur ce qu'il avait vu de l'IMDb » --- qui à l'époque était très célèbre et vraiment populaire. La contribution de M. Hartill à ce projet était si bien connue que « je n'ai pas eu d'entretien d'embauche, et je n'ai pas même dû parler au téléphone à qui que ce soit avant de me rendre à ma première journée de travail. »

Mais, pour reprendre les mots de M. Needham, l'IMDb « a fait boule de neige ». C'est devenu un projet si important que M. Needham y travaille maintenant à plein temps, ainsi que M. Hartill et quelques autres, avec lesquels ils ont monté une société. L'IMDb est resté gratuit, et repose encore sur les commentaires des utilisateurs --- et comme la version originale, il se fonde sur les discussions du groupe rec.movies.reviews

NdT : groupe de discussion commentant les films à leur sortie en salle.
. Il ne faut pas chercher ce qui a poussé ses auteurs à pousser le concept plus loin ailleurs que dans leurs motivations originales, si en en croit M. Needham --- « c'est en voyant ce que la base de données était devenue et le rôle qu'elle remplissait aux yeux de centaines de milliers d'utilisateurs, et c'est le défi d'en faire toujours plus, qui m'ont incité à aller plus loin. » Cependant, le fait que MM. Needham et Hartill ont fondé une société pour travailler sur à plein temps sur la base de données signifie qu'ils doivent gagner leur vie grâce à elle. La réputation impalpable, qu'on peut échanger sur le réseau contre d'autres biens impalpables des autoroutes de l'information, ne leur suffit plus ; MM. Needham et Hartill doivent maintenant se débrouiller pour convertir leur travail en bon argent, celui dont on se sert dans la vraie vie. Comme M. Needham le signale fortuitement, « j'ai maintenant cette motivation supplémentaire qu'en cas d'échec de notre part, c'est ma femme et mes enfants qui en subiront aussi les conséquences. » On peut transformer un capital de réputation en argent sonnant et trébuchant ; on trouve maintenant, sur l'IMDb, de la publicité.

7. Les marchés de la marmite

On peut tenter d'estimer la valeur monétaire des ressources statiques de l'Internet. On peut étendre cette estimation à des systèmes logiciels comme Linux, même si ce n'est pas vraiment une ressource statique car sa valeur ne réside pas tant dans une quelconque copie du système que dans l'organisation de la communauté de ses développeurs.

En calculant par exemple qu'en moyenne les utilisateurs de Linux disposent de logiciels bien plus performants que ceux qui ont fait le choix d'un système MS-Windows et peuvent donc acquitter une plus lourde somme pour utiliser le logiciel, les utilisateurs de Linux, estimés à 5 millions, valent potentiellement 500 millions d'euros en revenu annuel. (Ce genre d'estimation est biaisé, et tout utilisateur de logiciel libre ne souhaiterait pas payer la « licence » d'une version complète ; c'est pourtant la méthode qu'utilise le Business Software Alliance

NdT : Alliance du logiciel professionnel.
pour calculer les pertes dues au « piratage »
NdT : La Free Software Foundation (fondation du logiciel libre), qui ne voit pas le rapport entre égorger des gens sur les mers des Caraïbes et copier des octets sur un support magnétique, recommande qu'on appelle « partager de l'information avec son voisin » le fait de faire des copies de logiciels propriétaires non autorisées par leur éditeur.
de logiciels, alors qu'on pourrait faire en ce domaine la même objection.) Si on achetait le serveur pour le web Apache, ce logiciel apporterait bien plus de 500 millions d'euros, menant la danse d'un point de vue technique et du marché, loin devant les logiciels commerciaux (propriétaires, ce n'est pas la même chose, NdT) habituels.

De telles évaluations sont imprécises et sujettes à controverse --- en utilisant des estimations similaires, je pourrais proposer aux ressources disponibles librement sur l'Internet de rapporter la somme imaginaire d'au moins 50 mille millions d'euros --- mais on peut toutefois les mettre en place en utilisant des méthodes d'évaluation statistiques familières aux analystes des marchés traditionnels. L'utilisation du réseau a toutefois clairement montré que la vraie valeur réside en les ressources dynamiques, ces communautés de gens qui sont pour beaucoup dans la valeur du logiciel en ligne, même « statique ». Cette valeur des ressources dynamiques est extrêmement difficile à quantifier, en particulier à cause du fait que, comme les communautés de la « vraie vie », elles sont criblées de choses impalpables. Calculez la valeur en euros de, disons, le fait que vos voisins surveillent votre habitation en votre absence ; de votre réseau de camarades d'école ; ou même des gens avec qui vous avez l'habitude de discuter de politique (ou peut-être même d'économie !). Pas facile, et peut-être même impossible.

On peut cependant estimer grossièrement l'importance des ressources dynamiques : contentez-vous de réaliser combien de l'énergie que vous dépensez sur le réseau est employée à l'interaction avec d'autres --- dans des groupes de discussion, des sites web interactifs ou des sites où vous proposez un commentaire, des discussions en ligne, du courrier électronique --- et comparez cette valeur avec le temps passé à lire passivement des documents web statiques. Jusqu'à très récemment, sur le réseau, les utilisateurs employaient essentiellement leur temps à interagir entre eux ; maintenant, avec l'explosion du web, et des nouveaux utilisateurs qui cherchent encore leur chemin, cette proportion a peut-être baissé, mais je suspecte qu'à terme, ce sont bien les ressources dynamiques du réseau qui lui donneront principalement de la valeur.

Si les ressources dynamiques sont les plus difficiles à évaluer, ce sont aussi les plus impalpables échanger. C'est pourtant ce que vous faites lors de chacune de vos contributions dans le groupe de discussion rec.pets.cats : échanger des ressources dynamiques, dans un article spontané qui n'a de valeur que sur le coup, alors que la valeur que vous apportez demeure. Les mécanismes de ce système d'échange procèdent de la même motivation de « plaisir » qui a conduit Colin Needham à développer l'Internet Movie DataBase --- qui, construite à partir d'enfilades dans les groupes de discussion, est semi-dynamique. C'est le besoin que ressent M. Needham de « rendre » au réseau ce que ce dernier lui a apporté qui engendre la plupart des échanges des ressources dynamiques. C'est ce marché de la marmite, marché procédant d'une norme en apparence altruiste, qui accorde de la valeur au don, qui dirige l'économie des individus interagissant sur le réseau.

Dans le marché habituel, mon modèle de la marmite nécessiterait des participants assez altruistes. Une vraie marmite de tribu fonctionne sur un modèle bien différent, fondé sur le troc et la division du travail (je fournis un poulet, tu apportes la chèvre, elle cueille les baies, et nous partageons ensemble le ragoût qui en résulte). Dans notre tribu hypothétique, au contraire, les gens mettent ce qu'ils possèdent dans la marmite sans aucune garantie du fait que l'échange soit juste, avec un soupçon de désintéressement.

Mais sur le réseau, le marché de la marmite est loin d'être altruiste, sans quoi il ne fonctionnerait pas. Cela, grâce à la cause principale d'érosion de la valeur sur l'Internet --- le problème de l'infini.

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. The problem with infinity (le problème de l'infini) Electric Dreams, numéro 63 (19 juin).
Puisqu'il est aussi difficile de distribuer une copie d'une création originale que d'en distribuer un million --- et puisque les coûts sont partagés entre des millions de gens --- on n'a rien à perdre à laisser son produit gratuitement dans la marmite, tant qu'on retire quelque chose du fait de l'avoir créé. On ne donne pas quelque chose en échange de rien. On donne un million de copies de quelque chose, pour au moins une copie de quelque chose d'autre. Puisque ces millions ne coûtent rien, on ne perd rien. Nul besoin de s'inquiéter d'un manque à gagner imaginaire, puisque ces millions de copies n'ont pas de valeur en elles mêmes --- le simple fait qu'elles soient un million, et que potentiellement elles puissent être mille millions ou plus encore --- les rend sans valeur. L'effort se limite à créer une copie --- l'original --- du produit. On est alors heureux de recevoir, en échange de cette création, des biens de valeur.

Quel miracle, alors, que de constater qu'on ne reçoit pas un bien de valeur en échange --- en réalité, il n'y a aucun acte d'échange explicite --- mais des millions de biens uniques, façonnés par d'autres ! Bien sûr, on n'en reçoit que des copies « sans valeur » ; mais comme on n'a besoin que d'une copie de chaque original, chaque copie peut à vos yeux revêtir une importance certaine. C'est cette asymétrie, propre à l'Internet qui reproduit tout à l'infini, qui fait de la marmite un modèle économique viable, ce qu'il ne serait assurément pas, à terme, dans une commune tribale du monde économique réel.

NdT : les ménagères des grandes villes du sud de l'Italie ont pourtant compris que l'effort à fournir pour faire les courses ou la cuisine pour plusieurs familles était à peine plus grand que celui qu'une famille réclame. Elles ont monté des coopératives de quartier et se passent les paniers repas qu'elles cuisinent tour à tour d'immeuble en immeuble par un système de poulies.

Dans une marmite de métal, ce qui sort est à différent que ce qu'on y a mis --- à ceci près qu'il est cuit --- aussi la communauté ne peut partager qu'une quantité limitée. Cela conduit en général à des systèmes de propriété privée ou à des échanges sous forme de troc explicite, ou à la très analysée Tragedy of the Commons (tragédie des Communes), écrite par Garret Hardin en 1968 dans la revue Science, Volume 162, pp. 1243-1248.

Les marmites de l'Internet (la justification de ce pluriel sort du champ de cet article) sont très différentes, de façon naturelle. Elles acceptent toute production, et proposent à quiconque souhaite consommer, la totalité de leurs ingrédients. La marmite numérique est de manière évidente une énorme machine à cloner, qui ne distribue pas des morceaux ou des portions, mais des copies de la totalité de la marmite. Cependant, prise à part, chaque marmitée a autant de valeur, pour chaque consommateur, que les produits qu'on a mis dans la marmite originale.

La clef est de donner de la valeur à la diversité

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. Trade reborn through diversity (la renaissance du commerce par la diversité) Electric Dreams, numéro 65 (10 juillet).
, de telle sorte que plusieurs copies d'un seul produit ajoutent peu de valeur ajoutée --- l'utilité marginale est quasi nulle --- alors que des copies simples de produits multiples sont d'une immense valeur aux yeux d'un utilisateur. Si un nombre suffisant de gens contribuent à la production de biens libres, la marmite les clone pour tous, de telle sorte que chacun obtient bien plus de valeur que ce que lui-même a contribué.

Une transaction monétaire explicite --- la vente d'un logiciel --- repose sur l'erreur économique de plus en plus criante que toute copie d'un produit possède une valeur marginale. Par contraste, le marché de la marmite alloue correctement les ressources sur la base que les consommateurs attribuent de la valeur dans chaque produit différent.

8. Un calcul de réputation

Une composante essentielle du marché de la marmite est la réputation, le contrepoint des idées. De même que l'argent ne représente l'économie qu'en ce sens qu'il correspond à des biens et à des services, la réputation ou l'attention ne peuvent représenter une économie

En ce qui concerne l'importance de l'attention, voyez l'article de 1997 de Michael Goldhaber, The Attention Economy: The Natural Economy of the Net (l'économie de l'attention : l'économie naturelle du réseau), publié dans la revue électronique First Monday, Volume 2, numéro 4.
si elles ne correspondent pas à la production, à la consommation et à l'échange de biens et de services, que j'ai appelés « idées ».

La réputation, comme l'argent, est une devise, càd un bien par procuration, qui graisse les rouages de l'économie. La devise monétaire permet aux producteurs de vendre à n'importe quel consommateur, sans devoir attendre de trouver celui qui proposera, en échange, un produit souhaité. La réputation encourage les producteurs à fournir la marmite en fournissant une gratification immédiate à ceux qui ne sont pas encore prêts à extraire des choses de la marmite, ou qui n'y trouvent pas grand-chose qui les intéresse, et elle entretient le feu.

L'argent fournit aussi un indice de valeur qui ne propose pas seulement une compréhension des biens individuels (ou de leurs producteurs), mais de l'économie tout entière. La réputation, de manière similaire, est une mesure de la valeur que certains producteurs-consommateurs accordent à d'autres --- et à leurs produits. Le flux et l'interaction des réputations sont une mesure de la santé de l'ensemble de l'économie de la marmite.

À la différence de l'argent, la réputation n'est pas figée, et elle ne se présente pas sous la forme de valeurs numériques précises. Ce n'est même pas forcément un cardinal. De plus, alors qu'une valeur monétaire donnée sous la forme d'un prix est le résultat d'une offre et d'une demande qui se correspondent, la réputation est plus brumeuse. Dans le sens commun, elle équivaut au prix, mais elle s'est faite sous la combinaison de multiples attestations personnelles (qui correspondent à des transactions monétaires simples).

L'argent n'aurait pas la même allure sans les techniques qui permettent de déterminer les prix. La faiblesse des flux d'information nécessaires à l'évaluation, et la faiblesse des techniques permettant de traiter l'information, ont toujours été responsables du fait qu'on trouve souvent la même chose au même prix sur tous les marchés.

La gestion de la réputation est encore, de nos jours, bien trop peu efficace pour être un aspect utile d'une économie qui fonctionne. On comprend mal sa sémantique ; de plus, rien ne ressemble de près ou de loin à une technique permettant de déterminer des prix en se fondant sur des transactions individuelles, comme dans l'économie monétaire.

Dans un papier à venir j'examinerai le calcul des réseaux de réputation, en particulier la manière dont ils fonctionneraient dans un marché de marmite, et je décrirai une solution technique possible au problème consistant à trouver une gestion efficace de la réputation.

9. Conclusion

L'idée reçue qui veut que les biens gratuits et le commerce informel font fureur sur le réseau car les gens qui le peuplent ont l'argent en horreur, sont altruistes, ou un peu fous, est fausse. On le constate de mieux en mieux avec l'arrivée de gens « normaux » qui débarquent et s'initient aux arcanes du réseau.

Décrire un modèle économique fondé sur l'intérêt égoïste personnel et la maximisation de l'utilité nécessite d'identifier d'abord ce qui est utile --- les sources de valeur --- ainsi qu'une méthode d'interaction économique. Dans le modèle du marché de la marmite, on voit que c'est la rareté qui crée de la valeur, mais que la valeur est subjective, et qu'on peut en trouver dans toute forme d'information distribuée sur le réseau.

Le modèle de la marmite propose une explication rationnelle aux motivations de ceux qui produisent et échangent des biens et des services, en l'absence de tout appât de gain. Il suggère qu'on ne produit pas seulement --- dans la plupart des cas --- dans le but d'accroître son aura de réputation, mais en tant que paiement plus que mérité d'autres biens --- les « idées » --- qu'on reçoit de la marmite. Le marché de la marmite n'est pas un troc, car il ne nécessite aucune transaction individuelle. Il est fondé sur l'hypothèse que sur le réseau, on ne perd pas quand on duplique, de telle sorte que tout contributeur reçoit plus que le juste paiement de ses efforts, sous la forme du travail d'autrui.

Les réputations, comme les idées, n'ont pas en elles-mêmes de valeur ; comme l'argent, elles représentent des choses de valeur, comme des biens par procuration. Elles sont cruciales à la fourniture de la marmite et entretiennent le feu, de même que l'argent est nécessaire pour réduire les inefficacités des marchés de troc purs. Cependant, il leur faut des calculs et des techniques pour fonctionner efficacement, de même que l'argent dispose aujourd'hui de mécanismes qui fixent les prix.

Le modèle de la marmite montre qu'il est possible d'engendrer une valeur ajoutée gigantesque sous les efforts conjugués d'une interaction en continu entre les gens, lentement mais sûrement, avec une souplesse et une aptitude à produire des biens et des services impalpables et mal définis inégalée. Le marché de la marmite existe déjà, c'est une image de ce en quoi l'Internet a évolué, de façon calme et presque subrepticement, ces vingt dernières années.

Le modèle de la marmite est peut-être une solution rationnelle pour expliquer le fonctionnement de l'Internet --- et sur le réseau, on le retrouve partout.

10. À propos de l'auteur

Rishab Aiyer Ghosh est le rédacteur en chef de la revue électronique First Monday.