Page suivante Page précédente Table des matières

7. Les marchés de la marmite

On peut tenter d'estimer la valeur monétaire des ressources statiques de l'Internet. On peut étendre cette estimation à des systèmes logiciels comme Linux, même si ce n'est pas vraiment une ressource statique car sa valeur ne réside pas tant dans une quelconque copie du système que dans l'organisation de la communauté de ses développeurs.

En calculant par exemple qu'en moyenne les utilisateurs de Linux disposent de logiciels bien plus performants que ceux qui ont fait le choix d'un système MS-Windows et peuvent donc acquitter une plus lourde somme pour utiliser le logiciel, les utilisateurs de Linux, estimés à 5 millions, valent potentiellement 500 millions d'euros en revenu annuel. (Ce genre d'estimation est biaisé, et tout utilisateur de logiciel libre ne souhaiterait pas payer la « licence » d'une version complète ; c'est pourtant la méthode qu'utilise le Business Software Alliance

NdT : Alliance du logiciel professionnel.
pour calculer les pertes dues au « piratage »
NdT : La Free Software Foundation (fondation du logiciel libre), qui ne voit pas le rapport entre égorger des gens sur les mers des Caraïbes et copier des octets sur un support magnétique, recommande qu'on appelle « partager de l'information avec son voisin » le fait de faire des copies de logiciels propriétaires non autorisées par leur éditeur.
de logiciels, alors qu'on pourrait faire en ce domaine la même objection.) Si on achetait le serveur pour le web Apache, ce logiciel apporterait bien plus de 500 millions d'euros, menant la danse d'un point de vue technique et du marché, loin devant les logiciels commerciaux (propriétaires, ce n'est pas la même chose, NdT) habituels.

De telles évaluations sont imprécises et sujettes à controverse --- en utilisant des estimations similaires, je pourrais proposer aux ressources disponibles librement sur l'Internet de rapporter la somme imaginaire d'au moins 50 mille millions d'euros --- mais on peut toutefois les mettre en place en utilisant des méthodes d'évaluation statistiques familières aux analystes des marchés traditionnels. L'utilisation du réseau a toutefois clairement montré que la vraie valeur réside en les ressources dynamiques, ces communautés de gens qui sont pour beaucoup dans la valeur du logiciel en ligne, même « statique ». Cette valeur des ressources dynamiques est extrêmement difficile à quantifier, en particulier à cause du fait que, comme les communautés de la « vraie vie », elles sont criblées de choses impalpables. Calculez la valeur en euros de, disons, le fait que vos voisins surveillent votre habitation en votre absence ; de votre réseau de camarades d'école ; ou même des gens avec qui vous avez l'habitude de discuter de politique (ou peut-être même d'économie !). Pas facile, et peut-être même impossible.

On peut cependant estimer grossièrement l'importance des ressources dynamiques : contentez-vous de réaliser combien de l'énergie que vous dépensez sur le réseau est employée à l'interaction avec d'autres --- dans des groupes de discussion, des sites web interactifs ou des sites où vous proposez un commentaire, des discussions en ligne, du courrier électronique --- et comparez cette valeur avec le temps passé à lire passivement des documents web statiques. Jusqu'à très récemment, sur le réseau, les utilisateurs employaient essentiellement leur temps à interagir entre eux ; maintenant, avec l'explosion du web, et des nouveaux utilisateurs qui cherchent encore leur chemin, cette proportion a peut-être baissé, mais je suspecte qu'à terme, ce sont bien les ressources dynamiques du réseau qui lui donneront principalement de la valeur.

Si les ressources dynamiques sont les plus difficiles à évaluer, ce sont aussi les plus impalpables échanger. C'est pourtant ce que vous faites lors de chacune de vos contributions dans le groupe de discussion rec.pets.cats : échanger des ressources dynamiques, dans un article spontané qui n'a de valeur que sur le coup, alors que la valeur que vous apportez demeure. Les mécanismes de ce système d'échange procèdent de la même motivation de « plaisir » qui a conduit Colin Needham à développer l'Internet Movie DataBase --- qui, construite à partir d'enfilades dans les groupes de discussion, est semi-dynamique. C'est le besoin que ressent M. Needham de « rendre » au réseau ce que ce dernier lui a apporté qui engendre la plupart des échanges des ressources dynamiques. C'est ce marché de la marmite, marché procédant d'une norme en apparence altruiste, qui accorde de la valeur au don, qui dirige l'économie des individus interagissant sur le réseau.

Dans le marché habituel, mon modèle de la marmite nécessiterait des participants assez altruistes. Une vraie marmite de tribu fonctionne sur un modèle bien différent, fondé sur le troc et la division du travail (je fournis un poulet, tu apportes la chèvre, elle cueille les baies, et nous partageons ensemble le ragoût qui en résulte). Dans notre tribu hypothétique, au contraire, les gens mettent ce qu'ils possèdent dans la marmite sans aucune garantie du fait que l'échange soit juste, avec un soupçon de désintéressement.

Mais sur le réseau, le marché de la marmite est loin d'être altruiste, sans quoi il ne fonctionnerait pas. Cela, grâce à la cause principale d'érosion de la valeur sur l'Internet --- le problème de l'infini.

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. The problem with infinity (le problème de l'infini) Electric Dreams, numéro 63 (19 juin).
Puisqu'il est aussi difficile de distribuer une copie d'une création originale que d'en distribuer un million --- et puisque les coûts sont partagés entre des millions de gens --- on n'a rien à perdre à laisser son produit gratuitement dans la marmite, tant qu'on retire quelque chose du fait de l'avoir créé. On ne donne pas quelque chose en échange de rien. On donne un million de copies de quelque chose, pour au moins une copie de quelque chose d'autre. Puisque ces millions ne coûtent rien, on ne perd rien. Nul besoin de s'inquiéter d'un manque à gagner imaginaire, puisque ces millions de copies n'ont pas de valeur en elles mêmes --- le simple fait qu'elles soient un million, et que potentiellement elles puissent être mille millions ou plus encore --- les rend sans valeur. L'effort se limite à créer une copie --- l'original --- du produit. On est alors heureux de recevoir, en échange de cette création, des biens de valeur.

Quel miracle, alors, que de constater qu'on ne reçoit pas un bien de valeur en échange --- en réalité, il n'y a aucun acte d'échange explicite --- mais des millions de biens uniques, façonnés par d'autres ! Bien sûr, on n'en reçoit que des copies « sans valeur » ; mais comme on n'a besoin que d'une copie de chaque original, chaque copie peut à vos yeux revêtir une importance certaine. C'est cette asymétrie, propre à l'Internet qui reproduit tout à l'infini, qui fait de la marmite un modèle économique viable, ce qu'il ne serait assurément pas, à terme, dans une commune tribale du monde économique réel.

NdT : les ménagères des grandes villes du sud de l'Italie ont pourtant compris que l'effort à fournir pour faire les courses ou la cuisine pour plusieurs familles était à peine plus grand que celui qu'une famille réclame. Elles ont monté des coopératives de quartier et se passent les paniers repas qu'elles cuisinent tour à tour d'immeuble en immeuble par un système de poulies.

Dans une marmite de métal, ce qui sort est à différent que ce qu'on y a mis --- à ceci près qu'il est cuit --- aussi la communauté ne peut partager qu'une quantité limitée. Cela conduit en général à des systèmes de propriété privée ou à des échanges sous forme de troc explicite, ou à la très analysée Tragedy of the Commons (tragédie des Communes), écrite par Garret Hardin en 1968 dans la revue Science, Volume 162, pp. 1243-1248.

Les marmites de l'Internet (la justification de ce pluriel sort du champ de cet article) sont très différentes, de façon naturelle. Elles acceptent toute production, et proposent à quiconque souhaite consommer, la totalité de leurs ingrédients. La marmite numérique est de manière évidente une énorme machine à cloner, qui ne distribue pas des morceaux ou des portions, mais des copies de la totalité de la marmite. Cependant, prise à part, chaque marmitée a autant de valeur, pour chaque consommateur, que les produits qu'on a mis dans la marmite originale.

La clef est de donner de la valeur à la diversité

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. Trade reborn through diversity (la renaissance du commerce par la diversité) Electric Dreams, numéro 65 (10 juillet).
, de telle sorte que plusieurs copies d'un seul produit ajoutent peu de valeur ajoutée --- l'utilité marginale est quasi nulle --- alors que des copies simples de produits multiples sont d'une immense valeur aux yeux d'un utilisateur. Si un nombre suffisant de gens contribuent à la production de biens libres, la marmite les clone pour tous, de telle sorte que chacun obtient bien plus de valeur que ce que lui-même a contribué.

Une transaction monétaire explicite --- la vente d'un logiciel --- repose sur l'erreur économique de plus en plus criante que toute copie d'un produit possède une valeur marginale. Par contraste, le marché de la marmite alloue correctement les ressources sur la base que les consommateurs attribuent de la valeur dans chaque produit différent.


Page suivante Page précédente Table des matières