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6. La réputation est-elle une devise convertible ?

Imaginez un instant que vous vivez dans un monde où les gens troquent des poulets, du grain et des pièces de tissu --- que voilà une économie simple ! Soudain, un beau jour, des étrangers débarquent et vous proposent une voiture ; vous en avez envie, mais « Désolé, » dit l'un d'entre eux, « on n'accepte pas les poulets ; on ne prend que l'or, le billet vert, ou les cartes de crédit. » Que faire ? Il n'est pas difficile de comprendre qu'il vous faut trouver un moyen de convertir votre poulet en l'une des marchandises que les marchands de voitures acceptent. Il vous faut trouver quelqu'un prêt à vous donner de l'or en échange de vos poulets, ou quelqu'un prêt à vous donner une marchandise que vous pourrez ensuite troquer contre de l'or, et ainsi de suite. Tant que votre poulet est convertible, de manière directe ou détournée, en or, vous pouvez acheter cette voiture.

Ce qui vaut pour les poulets d'une économie de troc primitive, vaut aussi pour les biens impalpables comme les idées et la réputation dans cette économique qui prend place sur l'Internet

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. Implicit transactions need money you can give away (les transactions implicites ont besoin d'argent qu'on peut abandonner) Electric Dreams, numéro 70 (21 août).
. Et certaines de ces denrées impalpables peuvent certainement, dans des circonstances correctes, être converties en une forme d'argent qui peut acheter des voitures, sans parler des pizze, qui calent l'estomac. Ce n'est peut-être pas le cas de votre réputation de prosélyte en matière de matous, cependant ; cela ne s'applique pas non plus en permanence à tous ceux qui développent du logiciel.

Dans une économie de troc primitive, les échanges se limitent aux marchandises élémentaires, aux quelques automobiles qui apparaissent parfois près. Tous ne souhaiteront pas acquérir une automobile, quelle que soit leur richesse en grains ou en tissu. La plupart des gains sera réinjectée dans le système afin d'acheter d'autres marchandises élémentaires ; seule une faible portion d'entre eux sera convertie en marchandises capables d'acheter une automobile, comme l'or. Et là encore, seules certaines personnes trouveront, à certains moments, les suites adéquates d'échanges permettant de convertir des poulets en or, suites qui dépendront de la conjecture et de la demande globale pour des marchandises aussi inhabituelles au sein de l'économie.

Sur l'Internet --- et en réalité, dans toute économie fondée sur la connaissance --- il n'est pas nécessaire que tout soit immédiatement échangé en argent sonnant et trébuchant, qui a cours dans la « vraie vie ». Si une partie significative de vos besoins concerne des produits de l'information, vous n'avez pas besoin de transformer vos gains impalpables en argent réel, puisque vous pouvez les utiliser pour « acheter » l'information qui vous manque. C'est pourquoi il n'est nul besoin de vous inquiéter sur la manière dont vous allez convertir les sentiments chaleureux que vous éprouvez à recevoir de la visite sur votre document web consacré aux chats en euros, puisque dans le cadre de vos besoins en information, et de vos activités sur le réseau, le « capital de réputation » dont vous disposez suffira probablement.

« Les « gains » cyberspatiaux que Linux me procure », déclare M. Torvalds, « prennent la forme d'un réseau de gens qui me connaissent et me font confiance, et sur lesquels je peux compter en retour. Et ce genre de réseau de relations est très pratique, même en dehors du cyberespace. » Quant au fait de convertir les gains impalpables qu'il tire du réseau, il remarque que « les réputations ont ceci de bon... qu'on les garde, même après les avoir mises dans la balance pour se vendre. Le beurre et l'argent du beurre ! »

En 1990, Colin (Col) Needham était ingénieur de recherche dans une « grande société d'informatique des États-Unis qui dispose d'imposants laboratoires de recherche industrielle au Royaume-Uni. »

Les citations de M. Needham sont extraites d'une correspondance privée avec l'auteur.
Pourquoi diable traficotait-il l' Internet Movies Database (IMDb), qui est rapidement devenu le gisement de données traitant des films de cinéma le plus complet au monde ?

« J'ai commencé cette base de données en tant qu'activité de loisirs en 1990 », déclare M. Needham. « On trouvait déjà des listes de filmographies d'actrices publiées sur les groupes de discussion » --- par ces férus du réseau, omniprésents, qui ne souhaitent faire payer personne pour le travail qu'ils effectuent --- « du réseau Usenet rec.arts.movies

NdT : groupes de discussion traitant du cinéma en tant que septième art.
et je les ai complétées par une liste compagnon, présentant les acteurs, pour le plaisir de mêler cinéma et informatique. »

Je n'ai jamais voulu croire que des gens étaient prêts à abattre une telle quantité de travail pour le « plaisir ». C'est pourtant le principal moteur de tous les documents et travaux de qualité que j'ai trouvés sur le réseau. Certains, comme MM. Needham et Torvalds, y consacrent plusieurs heures par jour, en oublient le sommeil, tout cela pour écrire des programmes et créer des articles et des documents web. Où est le plaisir ?

Pendant près de trois ans, j'ai publié de manière régulière sur l'Internet, des articles, en analysant les marchés des télécommunications et de diffusion hertzienne de l'Inde. À la différence de la colonne hebdomadaire qui a inspiré ce livre, on ne trouve mes analyse qu'en ligne, et elles ne me valent même pas les tarifs proposés par les journaux indiens. C'est vrai que ce travail me plaît, comme m'ont plu les articles prolifiques que j'ai envoyés dans divers groupes de discussion pendant toutes ces années, mais je rien fait de tout cela pour le seul plaisir. Je dois cependant admettre qu'il faut attendre un moment avant de trouver des raisons plus substantielles à l'énorme productivité de l'Internet. Après tout, rares sont ceux qui réfléchissent en termes de sciences économiques alors qu'ils développent des ressources libres sur le réseau, et puisque qu'on n'est pas payé pour un tel travail, la première réponse qui vient à l'esprit quand on se pose la question « pourquoi fais-je donc tout cela ? » est le plaisir.

Ce n'est pas tout. « La motivation originale », dit encore M. Needham, « et la motivation qui a duré jusqu'à présent, ont été de rendre quelque chose à la communauté de l'Internet d'une manière modeste... [il se trouve qu']au fil des ans cela a pris de l'ampleur ! » Nous y voilà. Rendre quelque chose au réseau. Cela n'était pas plus clair que le côté « plaisir » au départ, mais c'est au moins le signe que M. Needham, comme nous tous, a d'abord commencé par profiter du réseau, d'une certaine manière.

On trouve ici le premier aperçu d'un procédé de don et de contre-don, par lequel les gens travaillent énormément sur des créations qui sont distribuées, non pas pour rien, mais en échange d'autres biens de valeur. Les gens le « remettent » sur l'Internet car ils réalisent qu'ils ont commencé par en « extraire » des données. Le rapport entre le fait de prendre ou de donner peut sembler ténu, mais il est crucial en réalité. En effet, toutes les informations qu'on trouve sur le réseau, et qui vous attendent, gratuitement, y ont été placées par d'autres utilisateurs de façon bénévole ; les biens du réseau, que vous consommez, ont été produits par d'autres pour des raisons similaires --- en échange de ce qu'eux-mêmes ont consommé, et ainsi de suite. C'est ainsi que l'économie du réseau prend l'allure d'une marmite tribale géante, enflant de productions pour répondre à la consommation, tout simplement parce que tout un chacun comprend --- instinctivement, peut-être --- qu'il n'est pas nécessaire que le commerce prenne la forme de simples transactions de troc, et qu'on peut échanger le même produit plusieurs millions de fois simultanément. La marmite continue à bouillir car des gens continuent à y apporter des ingrédients tout en profitant, comme de nombreux autres, de son contenu.

M. Torvalds fait remarquer « Que je fasse Linux ou pas, j'aurai les autres informations gratuitement. » C'est exact. Mais bien que personne ne sache jamais si on contribue moins qu'on ne consomme, tout le monde sait qu'en cas d'arrêt de toutes les contributions, plus personne n'aurait rien à se mettre sous la dent ; le feu s'éteindrait. Et cela ne serait vraiment pas drôle.

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M. est un féru de cinéma, c'est pourquoi il a contribué au réseau dans le domaine qui plaisait. Il n'avait pas prévu de négocier le capital de réputation que l'IMDb lui a valu contre de l'argent, dans un premier temps, car il avait un emploi et utilisait ses « gains en réputation » comme des points de bonus, en quelque sorte, dans le monde en ligne du cinéma. Il utilisait sa richesse impalpable comme un ticket pour consommer d'autres biens impalpables, de même que l'éleveur de poulets, dans l'économie de troc primitive dont on a déjà brossé le tableau, achetait du grain et du tissu, mais pas des voitures.

Par contraste, Rob Hartill, qui a développé le logiciel pour la version web de l'IMDb, et qui a travaillé sur cette version depuis son commencement, se décrit lui-même comme un « babasseur fou ». En fait, il est maintenant plus connu en tant que l'un des développeurs principaux du serveur pour le web libre, Apache. En ce qui concerne les films, il dit « j'aime regarder un film quand j'en ai l'occasion, mais je ne prends pas cela très au sérieux ; je n'ai pas de collection de cassettes video, pas de lecteur de disque video, pas de livre traitant du cinéma. »

Les citations de M. Hartill sont extraites d'une correspondance privée avec l'auteur.
Il n'avait pas vraiment de raison de rendre quoi que ce soit à l'Internet --- en tout cas, pas dans le domaine du cinéma. Et ce n'est pas non plus la réputation d'avoir travaillé sur la « plus grande entité possible » que M. Needham voit dans l'IMDb qui aurait pu lui faire un quelconque bien ; qu'est-ce qu'un babasseur peut avoir à faire de ce que peuvent penser de lui des mordus de ciné ?

Bien sûr, le travail de M. Hartill traitait avant tout d'informatique. « J'adorais l'idée de base de données, pour entraîner ma mémoire et de manière générale, pour jouer avec », dit-il, aussi le côté « plaisir » a pour lui aussi revêtu de l'importance ! « Pour moi, le web était un nouveau médium [sic] qui n'avait encore servi à rien d'intéressant. », aussi M. Hartill eu, de manière naturelle, la volonté de développer une application intéressante et d'y consacrer beaucoup d'efforts, dans le seul but de la mettre librement à disposition. Quelqu'un avait proposé ce nouveau médium qu'est le web sur l'Internet, aussi Hartill s'est-il senti obligé de contribuer à son tour. « Je cherchais des choses à faire avec le web... et il se trouve que la base de données des films traînait dans mes fichiers. » C'est donc par hasard qu'il s'est trouvé mêlé à cette histoire de films ; ce qui intéressait M. Hartill dans ce qu'il mettait sur le réseau, c'était son domaine de travail et d'intérêt, la programmation pour le web. En fait « je suis sûr que si ce n'avait pas été l'IMDb, je me serais brûlé les yeux sur un autre projet de programmation. »

M. Hartill, à la différence de M. Torvalds, a ensuite décidé de passer à la caisse et de troquer la réputation glanée grâce à son travail sur l'IMDb, répondant peut-être par là-même à ceux qui lui demandaient « pourquoi diable il passait tant de temps sur l'IMDb sans apparemment en retirer un quelconque bénéfice. » Il est parti travailler au laboratoire national de Los Alamos. « Mon patron, à Los Alamos, a pris la décision de m'engager en se fondant sur ce qu'il avait vu de l'IMDb » --- qui à l'époque était très célèbre et vraiment populaire. La contribution de M. Hartill à ce projet était si bien connue que « je n'ai pas eu d'entretien d'embauche, et je n'ai pas même dû parler au téléphone à qui que ce soit avant de me rendre à ma première journée de travail. »

Mais, pour reprendre les mots de M. Needham, l'IMDb « a fait boule de neige ». C'est devenu un projet si important que M. Needham y travaille maintenant à plein temps, ainsi que M. Hartill et quelques autres, avec lesquels ils ont monté une société. L'IMDb est resté gratuit, et repose encore sur les commentaires des utilisateurs --- et comme la version originale, il se fonde sur les discussions du groupe rec.movies.reviews

NdT : groupe de discussion commentant les films à leur sortie en salle.
. Il ne faut pas chercher ce qui a poussé ses auteurs à pousser le concept plus loin ailleurs que dans leurs motivations originales, si en en croit M. Needham --- « c'est en voyant ce que la base de données était devenue et le rôle qu'elle remplissait aux yeux de centaines de milliers d'utilisateurs, et c'est le défi d'en faire toujours plus, qui m'ont incité à aller plus loin. » Cependant, le fait que MM. Needham et Hartill ont fondé une société pour travailler sur à plein temps sur la base de données signifie qu'ils doivent gagner leur vie grâce à elle. La réputation impalpable, qu'on peut échanger sur le réseau contre d'autres biens impalpables des autoroutes de l'information, ne leur suffit plus ; MM. Needham et Hartill doivent maintenant se débrouiller pour convertir leur travail en bon argent, celui dont on se sert dans la vraie vie. Comme M. Needham le signale fortuitement, « j'ai maintenant cette motivation supplémentaire qu'en cas d'échec de notre part, c'est ma femme et mes enfants qui en subiront aussi les conséquences. » On peut transformer un capital de réputation en argent sonnant et trébuchant ; on trouve maintenant, sur l'IMDb, de la publicité.


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