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5. La bonne volonté nourrit-elle son homme ?

Vous m'accorderez peut-être, la prochaine fois que vous publierez une remarque concernant les chats, ne pas donner quelque chose en échange de rien. Mais ce que vous en retirerez en retour est souvent une matière impalpable --- la satisfaction, le fait de participer à une discussion et même de répondre à des questions portant sur les chats sont des choses belles et bonnes, et vous vous estimez peut-être justement récompensé de vos efforts, mais ce ne sont pas là des choses qu'on puisse imaginer suffisamment substantielles pour y bâtir une économie. Il en va de même pour Linux --- c'est bien beau de discourir sur le grand nombre d'utilisateurs-développeurs s'entraidant les uns les autres, mais qu'est-ce que Linus Torvalds a retiré de tout cela ? Même si Linux a énormément profité des améliorations apportées par les uns et les autres, rien de tout cela ne se serait produit sans la première version de M. Torvalds, qu'il a librement mise à disposition. Si on part du principe qu'il ne s'intéresse pas à Linux qu'en tant que passe-temps, il lui faut bien gagner sa vie. Ne donne-t-il pas l'impression d'avoir gaspillé un bon produit en le proposant gratuitement à tous ?

Examinons tout d'abord le « salaire » impalpable que lui a apporté Linux. Dans les cercles qui comptent pour sa carrière, M. Torvalds est considéré comme un dieu vivant. La plupart des techniques utilisées sur l'Internet, des outils comme Linux, le HTML (qui est le langage utilisé sur le web pour écrire de l'hypertexte), et le serveur pour le web Apache (qui avec 45 % de parts de marché fait dire à Bille Gates qu'il est le « premier concurrent » de la société Microsoft

Tim Clark, 1996. « Gates : [Internet] Explorer sera gigantesque », C-NET News (premier août),
ont été développées et distribuées sans aucune forme de paiement. Les techniques « libres » les plus récentes n'ont pas non plus été subventionnées, puisque le gouvernement américain et les universités ont cédé du terrain et ont représenté une proportion sans cesse décroissante de la communauté des développeurs sur l'Internet. Ce que les gens comme M. Torvalds reçoivent principalement en échange de leur travail, c'est une bonne réputation. C'est pourquoi on compte tant de dieux sur le réseau.

Mais les dieux finissent par avoir faim, et ce n'est pas une bonne réputation qui permet de payer sa pizza. Que fait M. Torvalds ? En fait, il était encore à l'université d'Helsinki (en octobre 1996, lors de ma première entrevue avec lui ; il travaille actuellement pour une société américaine et son contrat « stipule qu'il doit travailler à temps partiel sur Linux ». « La description de mon emploi ne parlait pas officiellement du fait de développer Linux, c'est pourtant ce que j'ai fait jusqu'à présent », dit-il. Sa réputation l'a un peu aidé --- comme il le déclare lui-même, « d'une certaine manière, c'est Linux qui me paie mes pizze, indirectement. .»

Tout cela avait-il un sens d'un point de vue académique ? Linux n'est-il qu'une autre de ces choses apparemment gratuites, qui ont en réalité été financées par une institution académique ou par un gouvernement ? Pas exactement. C'est par choix que M. Torvalds est resté à l'université, pas par besoin. Et Linux le lui a bien rendu, car la réputation qu'il lui a value est une denrée convertible. « Oui, on peut obtenir de l'argent quand on est célèbre », dit M. Torvalds, « [c'est pourquoi] je ne m'attends pas précisément à mourir de faim si je décide un jour de quitter l'université. Nombreux sont les employeurs potentiels qui apprécient beaucoup ce genre de lettres de noblesse : « CV : Linux ». »


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