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4. Les deux côtés d'un échange

À la différence des marchés de la « vraie vie », où l'argent joue le rôle de dénominateur commun, sur le réseau tout commerce d'idées et de réputation est un échange direct, d'égal à égal, proche d'un troc. Cela ne signifie pas seulement que tout commerce compte deux côtés, si on considère le fait d'échanger une chose contre une autre --- ce qui s'applique aussi aux échanges faisant intervenir de l'argent --- on compte aussi deux points de vue dans tout échange, deux conceptions de la valeur. (Dans une transaction monétaire, par définition, les deux parties jugent la valeur de l'objet échangé à l'aune de son prix.)

En tant que contributeur d'une remarque sur les matous, vous accordez de la valeur à votre article en ceci que vous jetez votre texte dans la marmite des discussions prenant place sur le groupe rec.pets.cats afin d'observer ce qui en ressort. En tant qu'auteur d'un document web traitant de chats, vous attendez qu'on vous remercie pour vos textes et vos photographies par des visites et des commentaires. D'un autre côté, en tant que lecteur du groupe rec.pets.cats, j'apprécie l'humour de votre article et ce qu'il me prédit de la croissance de mon chaton ; en tant que visiteur de votre document web j'apprends des détails sur le comportement des chats et j'apprécie la qualité des illustrations.

Quand j'achète votre livre traitant de chats, il est clair que je suis le consommateur et que vous êtes le producteur. Sur le réseau, ce côté binaire disparaît, et tout échange peut être vu comme deux transactions simultanées, où chacun joue tour à tour le rôle du producteur et du consommateur. Dans une transaction, vous achetez des commentaires sur vos idées concernant les chats ; dans l'autre, j'achète ces idées. Dans la « vraie vie » cela prendrait une forme détournée, comptant au moins deux échanges : dans le premier, je paie votre livre en liquide  dans le second, vous m'envoyez un chèque pour me remercier de ma réponse. Cela n'est pas très fréquent ! (Il faut accorder au monde académique le statut d'exception, car personne n'obtient d'argent du Journal des études félines pour les articles qu'il y publie ; c'est l'employeur qui paie le chercheur pour réfléchir sur les chats.)

Dès qu'on a compris que tout message publié et tout document web visité est un acte d'échange --- tout comme la lecture ou la publication d'un article dans un journal académique --- toute prétention d'accorder une valeur inhérente aux biens économiques à travers une étiquette portant prix disparaît.

Dans un troc, aucune valeur n'est absolue. Les deux parties d'un troc doivent fournir un bien qui ait de la valeur aux yeux de l'autre ; ce bien n'est pas un intermédiaire universel, ou même largement accepté, comme l'argent. On ne peut apposer aucune étiquette formelle, car il faut évaluer les biens échangés au moment de l'échange. Quand on troque il est rare qu'on échange un produit contre un objet qu'on envisage de troquer à son tour. À la différence de l'argent qu'on reçoit quand on vend quelque chose --- argent qui n'a de valeur que dans la mesure où on peut l'échanger contre autre chose --- dans un troc, en général, on utilise, et accorde donc de la valeur, à ce qu'on reçoit.

Quand chacun utilise directement ce que l'autre lui a donné, toute distinction entre acheteur et vendeur disparaît. Dans la « vraie vie » le troc ne mettait évidemment pas en scène des acheteurs et des vendeurs, mais des producteurs-consommateurs. Quand j'échange mon grain contre votre poulet, il n'y a pas de vendeur, il n'y a pas d'acheteur, même si l'un de nous deux est plus affamé que l'autre, ou si nos goûts sont différents. Sur l'Internet, disons, dans le monde de Linux, où il apparaît de prime abord qu'il y a un acheteur clairement identifié (the Times of India) et un vendeur tout aussi clairement identifié, même s'il est morcelé (la communauté des utilisateurs de Linux), la distinction est somme toute ténue.

De même que l'existence des milliers de développeurs de Linux indépendants a de la valeur aux yeux du journal car ils sont aussi des utilisateurs du produit --- et risquent de rencontrer les mêmes problèmes --- on trouve des développeurs de Linux qui accueillent volontiers the Times of India car la façon dont il résout ses problèmes pourrait les aider en tant qu'utilisateurs de Linux. Comme le dit Torvalds, « un système libre compte de nombreux avantages, le plus évident étant qu'il permet à un plus grand nombre de développeurs de travailler dessus, et de l'étendre .» Cependant, ce qui est « plus important encore » est le fait qu'avoir libéré Linux a drainé, « d'un seul coup... de nombreux utilisateurs » --- qui non contents de signaler les problèmes qu'ils rencontraient, jouaient un rôle crucial dans le développement du système. Torvalds remarque qu'une seule personne ou organisation « n'a aucune idée de tous les usages qu'une importante communauté d'utilisateurs trouve à un système généraliste » --- de telle sorte que le grand nombre d'utilisateurs de Linux se révéla être « en réalité... un avantage plus décisif que le nombre des développeurs qui travaillaient sur le noyau. »

Bien sûr, Linux est loin d'être le seul produit logiciel qui efface la division entre les producteurs et les consommateurs. Nombreux sont les logiciels --- même ceux que des sociétés exploitent commercialement --- qui dépendent étroitement des commentaires des utilisateurs. Ces commentaires ne se contentent pas de donner au producteur des informations sur les besoins du marché --- besoins qu'on n'imagine pas les consommateurs troquer ---, ils permettent d'évaluer le logiciel et parfois de régler des problèmes techniques rencontrés avec les programmes. La société Netscape a mené campagne pour encourager ses utilisateurs à trouver des erreurs dans son programme phare --- qui ont été recherchés et corrigés, de manière traditionnelle et prévisible, par des sociétés de logiciel. C'est ainsi que même les sociétés de la « vraie vie » achètent à leurs consommateurs tout en leur vendant leur produit.

(Quand elle libérera le code source de son programme, la société Netscape encouragera les utilisateurs à y corriger les erreurs, et de manière générale, à devenir développeurs. Cette société achètera encore plus à ses consommateurs que la plupart des autres sociétés.)


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