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3. Obtenir quelque chose en échange de rien ?

Linus Torvalds n'a pas proposé au monde le code de Linux gratuitement pour rigoler, ou parce qu'il était naïf, mais parce que c'était une « décision naturelle au sein de la communauté dont il cherchait à faire partie »

Cette citation, ainsi que d'autres citations de M. Torvalds, proviennent de dialogues que j'ai tenus avec lui par courrier électronique depuis octobre 1996. On trouvera une version construite de ces dialogues sous la forme d'une entrevue dans le présent numéro de First Monday.
. Il faut aller chercher la logique économique de cette communauté --- l'Internet --- quelque part dans cette « décision naturelle », dans ce qui a motivé M. Torvalds, ainsi que bien d'autres personnes sur l'Internet, à agir comme il l'a fait et à produire sans recevoir directement d'argent en échange.

Bien sûr, l'essence de l'économie réside en la motivation poussant les gens à consommer ou, ce qui est plus opportun dans le cas de Linux, à produire. On exprime habituellement cette motivation en termes de courbes d'offre et de demande, qu'on mesure à l'aide d'euros et de centimes. Trouver ce qui motive, sans même parler de tenter de le mesurer, est une gageure en l'absence d'étiquettes et de prix. Il est plus facile de se contenter de supposer que la motivation n'existe que dans le cas où des prix sont attachés aux biens, et ne pas tenter de trouver une raison économique à des actions motivées par d'autres moteurs que l'argent ; il est plus simple, finalement, de faire l'hypothèse, comme c'est souvent le cas, que l'Internet ne jouit d'aucune logique économique.

Cela est faux. Les meilleurs moments de la vie sont en général dépourvus d'étiquettes portant des prix ; leur qualité de meilleurs moments implique qu'on leur accorde de la valeur, même s'ils ne coûtent rien. Et à moins que vous n'essayiez de bâtir un modèle économique décrivant l'amitié, l'amour et l'eau fraîche, l'absence de prix n'a ici aucune importance. Nul besoin de sortir d'une grande école d'économie pour comprendre que tous ces moments sont gérés par des intentions, et peut-être aussi par la correspondance entre l'offre et la demande, même s'il n'est pas facile d'en tracer les courbes en l'absence de prix. Les règles de l'économie sont plus difficiles à employer dans un environnement où ce qui possède une valeur est gratuit, mais cela ne signifie pas qu'elles n'ont pas leur mot à dire. Et toute logique économique de l'Internet doit se mesurer à la difficulté de mesurer une valeur dépourvue de prix.

Être sur l'Internet n'est pas exactement comme être amoureux (encore que certains trouveraient à y redire) --- mais cela brille du même éclat d'absence de prix. Sur l'Internet, si on considère la plus grande partie de son passé, de son présent et de l'avenir qu'on peut lui prédire, les prix n'ont souvent aucune importance. Les gens ne semblent pas vouloir payer --- ou faire payer --- la plupart des biens et services populaires qui se développent sur l'Internet. Non seulement l'information est généralement gratuite sur l'Internet, elle souhaite le demeurer.

"Information Wants to Be Free" est une phrase qu'on attribue à John Perry Barlow. Cela signifie à peu près « il faut que l'Information soit libre »(et en particulier, gratuite, car en anglais ce même mot a les deux sens), avec la nuance que c'est l'information elle-même qui lutte pour aboutir à cet état.

Mais le mot « gratuit » est mal choisi : tout comme l'amour, l'information, même si elle est gratuite en termes de monnaie sonnante et trébuchante, a une grande valeur. C'est pourquoi cela a du sens de supposer que les trois millions de gens qui sur l'Internet publient des choses qui les intéressent sur leurs documents personnels sur le web, les quelques millions qui contribuent à des communautés sous la forme de groupes de discussion ou de listes de diffusion, ainsi que bien sûr tous les auteurs de logiciel libre, pensent tous en retirer quelque chose. Ils n'en obtiennent aucun argent ; leur « paiement » peut prendre la forme de contributions d'autres personnes équilibrant leurs travaux, ou de la satisfaction intangible d'être lu par des millions de personnes dans le monde entier.

Alors que j'écrivais ma colonne hebdomadaire sur la société de l'information ( Electric Dreams), j'en distribuais sur l'Internet une version gratuite, par courrier électronique. Quiconque en faisait la demande bénéficiait d'une inscription à mon éditorial par courrier électronique, et un certain nombre de personnalités ont commencé à le recevoir toutes les semaines. Mes lecteurs faisaient souvent des commentaires enrichissants, et je me suis souvent demandé si certains ne seraient pas prêts à payer pour bénéficier d'un tel lectorat. Nombreux sont les lecteurs qui embellissent votre réputation, et ils sont de bons contacts, qui vous rendent service de diverses manières. Ne serait-ce qu'en lisant ce que vous écrivez, ils lui donnent de la valeur --- ils y apportent leur adhésion, en quelque sorte. Qui devrait payer l'autre --- le lecteur pour le travail consistant à écrire, ou l'écrivain pour le travail consistant à lire ?

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. Paying your readers (payer ses lecteurs) Electric Dreams, numéro 67 (31 août).

Même ceux qui n'ont jamais étudié l'économie connaissent ses principes directeurs : ce qui est rare est cher, l'abondance casse les prix, et la situation se stabilise quand ce que les consommateurs sont prêts à payer correspond à ce que les producteurs souhaitent tirer des biens considérés. Ces principes semblent fonctionner, et on peut les observer quotidiennement. Mais il s'agit là de la « vraie vie », et de marchandises bien réelles. Fonctionnent-ils dans une économie de la connaissance ? Après tout, il s'agit d'un cas où l'identité de ce qu'on vend ou achète est mal connue, où le moment où la transaction a lieu est mal déterminé, et où on ne sait pas toujours --- comme dans le cas de ma colonne --- si on achète ou si on vend quelque chose. Contrairement à ce que beaucoup de prophètes de l'apocalypse et autres illuminés du multimerdia suggèrent, j'ai toujours pensé que les principes directeurs de l'économie fonctionneraient dans une économie de la connaissance, des informations et des expertises. Non contents de sembler logiques de prime abord, ils se sont révélés robustes au cours de nombreux siècles d'utilisation --- c'est là une combinaison redoutable. Même si l'Internet semblait se comporter étrangement dans la manière avec laquelle il attribuait de la valeur aux choses, il n'y avait pas de raison de penser que, s'il disposait d'un modèle économique propre, ce dernier contredirait les principes économiques qui ont depuis longtemps gouverné les échanges entre les hommes.

Cependant, si la définition de l'économie que donne le manuel de Paul Samuelson sous la forme « étude de la manière dont les sociétés utilisent des ressources limitées pour produire de la valeur ajoutée et la répartir entre les individus », a toujours autant cours,

Paul A. Samuelson et William D. Nordhaus, 1995. Economics (L'économie). 15th ed. New York : McGraw-Hill.
presque tous ses termes doivent être revus et corrigés. La faute en incombe à ce même comportement étrange du réseau qui suggère qu'il a développé son propre modèle, le modèle économique de l'ère de l'information.

L'Internet apparaît comme un microcosme balbutiant d'une économie du savoir plus vaste, prévue pour un futur proche, et on peut d'ores et déjà prédire que de nombreux problèmes surgiront quand on tentera d'appliquer les principes directeurs de l'économie. Si la duplication ne coûte presque rien, où est la rareté ? Une automobile du constructeur Ferrari, modèle F40, coûterait probablement bien moins cher si on pouvait en obtenir une copie exacte pour moins d'un euro. Où sont les ressources, les marchandises du réseau ? Où est la valeur ajoutée si tout est disponible gratuitement ? Que faire de la notion de distribution, quand rares sont les élus qui ont la chance de converser en ligne avec des personnalités, alors que des logiciels comme le noyau Linux pullulent ? Qui est qui, qui est où, dans un monde où personne n'a besoin de disposer d'une adresse qui l'identifie et alors que, pour citer une phrase célèbre, « sur l'Internet, personne ne sait que vous êtes un chien » ?

Si Linus Torvalds avait réfléchi à la construction d'un modèle économique pour la connaissance, au lieu de programmer

NdT : le noyau d'
un système d'exploitation, il aurait sans doute examiné certaines de ces questions. On pouvait (et on ne s'est pas privé de le faire) dupliquer Linux à l'infini et dans le monde entier pour un prix négligeable : il est clair que le programme en lui-même, les lignes de code à faire compiler par la machine, n'étaient pas rares, et avaient par conséquent peu de valeur. C'est peut-être bien le fait que ce programme était disponible partout et pouvait être librement modifié qui avait de la valeur : en réalité, Torvalds déclare désormais que « rendre Linux librement disponible fut la décision la plus sage de toute mon existence ».

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The Sunday Times of India est le sixième journal le plus vendu au monde. Il fait partie du groupe Times of India, dont les différentes versions des journaux se vendent à trois millions d'exemplaires, quotidiennement, dans toute l'Inde. Toute l'opération, et en particulier la coordination de la publicité et des éditoriaux, repose sur le réseau RespNet. Ce réseau interne a valu au groupe d'être cité dans la sélection du magazine ComputerWorld des meilleurs utilisateurs professionnels des techniques de l'information. RespNet emploie GNU/Linux, ainsi que d'autres logiciels libres obtenus gratuitement sur le réseau.

Raj Mathur, qui a mis en place GNU/Linux sur le réseau RespNet, est entièrement d'accord avec M. Torvalds quand il déclare que « ceux qui adhèrent totalement à l'idée de payer pour obtenir un produit et une assistance technique trouvent souvent que la manière qu'a Linux de faire les choses est supérieure à la « véritable » assistance technique des sociétés commerciales. » C'est grâce à la grande communauté des autres développeurs et utilisateurs qui partagent des problèmes et leurs solutions et proposent constamment, parfois quotidiennement, des améliorations au système. Les développeurs-utilisateurs (l'incarnation selon Linux des producteurs-consommateurs, ou promateurs, de Toffler) comportent naturellement des opérateurs de réseaux comparables à RespNet. Leur nombre et leur diversité fournit une assistance décentralisée bien plus efficace que celle qu'ils pourraient proposer si tous travaillaient dans une société de logiciels --- comme Linux, S.A. --- où ils seraient des produits du logiciel, et non pas des consommateurs. Le groupe Times of India aurait bien du mal à déterminer qui payer, car Linux repose sur une force de plusieurs dizaines de milliers de développeurs-utilisateurs de par le monde, c'est pourquoi il n'est pas plus mal d'obtenir de la part de ces développeurs une assistance gratuite.

Le fait que sur l'Internet les gens cherchent à communiquer avec d'autres, et que les développeurs de Linux cherchent leurs pairs, n'est qu'une instance du caractère immédiat de la plupart des transactions qui prennent place sur le réseau. Quand vous expédiez un article sur le groupe de discussion rec.pets.cats ou mettez en place un document web, qu'il vous soit personnel, qu'il reflète vos passions ou votre travail, vous êtes au coeur de transactions. D'autres amoureux des chats échangent votre message avec les leurs, les visiteurs de votre page personnelle échangent ce que vous avez à leur dire avec leurs réponses, ou peut-être la satisfaction de vous faire savoir que vous célèbre au point de recevoir plusieurs milliers de visites chaque semaine. Même si vous ne réclamez pas d'argent pour ce que vous créez, vous le vendez, car vous utilisez votre travail pour acheter le travail d'autres --- dans un groupe de discussion --- ou pour acheter la satisfaction de vous savoir célèbre --- à travers votre site web.

Le côté le plus important de ce caractère immédiat de ces échanges implicites qui se produisent tout le temps sur le réseau, est son impact sur la notion de valeur. À la différence de la « vraie vie », où les choses tendent à avoir un prix, exprimé sur une étiquette, qui réagit mollement aux changements et qui est assez statique d'un consommateur à l'autre, sur le réseau, tout est sans cesse réévalué. Quand on se passe de l'intermédiaire de l'argent, chaque transaction a toujours deux côtés, et elle est potentiellement unique, au lieu d'être fondée sur une valeur --- càd l'étiquette du prix.

Si on continue à emprunter tour à tour des exemples au monde du logiciel libre et au réseau des groupes de discussion, appelé USENET --- pour mieux réitérer leur équivalence en termes économiques --- on peut observer la double nature de l'échange dans cet exemple imaginaire mettant en scène des chats. Vous estimez peut-être les participants du groupe rec.pets.cats au point de les gratifier d'un long descriptif des habitudes nomades de votre matou. Dans un contexte différent --- quand une querelle portant sur les habiletés respectives des différentes races de chats à chasser les souris --- vous n'estimez peut-être pas devoir intervenir, car le sujet vous ennuie. Et vous êtes peut-être beaucoup moins prodigue dans vos contributions sur le groupe rec.pets.dogs

NdT : groupe traitant de chiens en tant qu'animaux familiers.
. Vous accordez moins de valeur aux discussions sur les chiens ou sur la chasse aux souris qu'à une discussion sur les matous, aussi ne prenez-vous pas la peine d'intervenir. Cela reviendrait à « brader » votre écriture ; mais quand vous obtenez des commentaires sur votre article traitant des matous, vous êtes payé au juste prix.

Cet exemple peut vous sembler tiré par les cheveux, mais cette sensation provient uniquement du fait qu'on prend en permanence des décisions sur le lieu et l'heure où poster un message ou participer à un groupe de discussion, de telle sorte qu'on les perçoit à peine comme des décisions. Dans une économie fondée sur la connaissance, cependant, la décision d'écrire et de fournir gratuitement une remarque concernant les chats et de ne rien produire concernant les chiens n'est pas moins économique que la décision de commander un plat chinois à emporter plutôt qu'une pizza dans la « vraie vie ». Ces deux exemples font intervenir des considérations d'allocation de ressources --- votre temps et votre peine dans un cas, votre argent (qui représente en réalité votre temps et votre peine) dans l'autre.

À la différence des nouilles et des pizze, les lecteurs des groupes de discussion sur Usenet ne sont pas fournis étiquetés, aussi les décisions traitant de vos actes de production en ligne requièrent que vous estimiez en permanence les valeurs relatives de ce que vous obtenez et proposez. Les autres, eux aussi, estiment en permanence la valeur de vos contributions. Sur l'Internet, la vie ressemble à une vente à la criée perpétuelle, où les idées joueraient le rôle de l'argent.

C'est la doter d'un titre de gloire bien prestigieux que d'attribuer à votre remarque sur les matous la qualité d'idée ; on ne peut certes pas mettre dans le même sac, le sentiment chaleureux que vous avez éprouvé en lisant les commentaires abondant dans votre sens ou en constatant que votre document web présentant les photos de votre chat était très consulté suite à votre article, et les « vraies idées » (comme celle qui consiste à faire la grève du web en signe de protestation contre le CDA

NdT : projet d'article de loi aux États-Unis d'Amérique visant à contrôler le caractère obscène ou choquant des informations diffusées sur l'Internet.
) (ou de manière similaire, la campagne du ruban bleu). Cependant, pour faciliter l'exposé, on qualifiera d'idées (biens et service) et de réputation (cette chose qui engendre des sentiments de bien-être et de satisfaction, ainsi que des bénéfices plus conséquents, quand elle s'améliore) les objets d'échanges sur le réseau.

On vend des idées en échange d'autres idées ou d'une consolidation de sa réputation ; les réputations sont améliorées aux yeux de ceux qui achètent les idées, et elles sont elles-mêmes troquées en permanence, comme on le verra plus tard. La principale différence est que la réputation (ou l'attention) est, tout comme l'argent, un bien par procuration. On ne peut pas le consommer ou en jouir directement, mais c'est un produit dérivé de la production sous-jacente de biens réels (des « idées », selon notre terminologie binaire).


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