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2. L'économie du bouche à oreille

Je préfère fonder mon argumentation sur des cas extrêmes, aussi ne commencerai-je pas par la valeur évidente des systèmes d'exploitation libres ( GNU/Linux) ou du logiciel de serveur pour le web ( Apache). Les discussions des conférences représentent un cas de figure moins évident, et j'en ferai mon point de départ.

Si vous utilisez le réseau intensivement, vous vous demandez peut-être de quelle manière tous les petits articles que vous envoyez dans les groupes de discussion --- disons, rec.pets.cats

NdT : groupe traitant des chats en tant qu'animaux familiers.
--- peuvent être considérés comme des transactions économiques. C'est pourtant le cas.

L'Internet a, évidemment, énormément évolué ces dernières années. En réalité, il évolue constamment, car sa population ne cesse de doubler (cf. Internet Trends). Nombreux sont ceux qui comptent parmi les premiers utilisateurs du réseau et se plaignent des utilisateurs plus récents --- en les appelant péjorativement des « neuneus » et en qualifiant de « bruit » ce qu'ils postent. Les articles avaient beau être moins hors sujet et mieux écrits, en moyenne, avant que le réseau ne soit sous les feux de la rampe, rares étaient ceux qui avaient l'étoffe d'un article de presse, et ne parlons pas des journaux académiques. Mais je trouvais, et d'autres avec moi, que nombreuses de ces remarques, même non publiables, étaient utiles ; et la plupart des contributions polies des nouveaux arrivants sont utiles à l'un ou à l'autre.

Nous n'étions pas (et nous ne sommes toujours pas) uniquement sur le réseau pour lire des livres, mais pour participer à des discussions, pour rencontrer des gens et partager des idées. Aussi nos critères de valeur étaient, et demeurent, bien distincts de ceux qu'utilisent les éditeurs de livres imprimés.

En fait, ces critères importent peu --- pas plus que le fait que nous appréciions ou non les petits articles des participants aux groupes de discussion. Ce qui compte, c'est que l'article --- tout article, même du « bruit », même la « flamme » la plus agressive --- est un produit. Il a été créé par quelqu'un, il est distribué, et d'autres peuvent le consommer --- et même l'apprécier. Dans la « vraie vie », on accorde de la valeur à des gravats extraits d'un mur qui a divisé une ville importante pendant 28 ans ; à un caillou qui provient peut-être d'une autre planète --- et on trouve de telles choses dans nos catalogues de biens économiques. On se fiche de savoir si qui les trouve utiles --- ou si quelqu'un les trouve utiles. Il suffit de savoir qu'on peut les produire, les échanger et les consommer.

Il est clair qu'il ne faut pas tracer de ligne subjective entre les articles économiques des autres sur le réseau. Et dans une économie fondée sur la connaissance, il est raisonnable de traiter de toutes les formes de connaissance --- en accordant à ce terme une acception aussi large que possible --- en tant que biens économiques. Il est parfaitement exact que le plus insignifiant des articles dans les groupes de discussion peut être produit, distribué, et consommé --- c'est pourquoi ils entrent également, pour moi, en ligne de compte.

En y réfléchissant, le monde aurait une toute autre allure si on le privait de toutes ces petites choses qu'on ne considère pas faire partie de l'économie. Même si vous ne signez pas un chèque --- et que cette pensée ne vous effleure même pas --- à chaque fois que vous prenez connaissance d'une rumeur à propos d'une société concurrente, ou que vous prenez conseil auprès d'un collègue plus expérimenté, de telles choses ont un impact économique, même si elles ne mettent pas en jeu des transactions explicites. Leur importance semble pâlote dans la « vraie vie » --- dans cet exemple, le bureau de tout un chacun joue les rôles implicites de « distributeur de rumeurs internes » ou de « conseiller pour les collègues moins âgés ». Mais sur le réseau, ces transactions se détachent nettement, et suggèrent d'autant mieux que dans une économie fondée sur les connaissances, tout échange de savoir, sous quelque forme que ce soit, est un acte de commerce

Rishab Aiyer Ghosh, 1995. Implicit transactions need money you can give away (les transactions implicites ont besoin d'argent qu'on peut abandonner) Electric Dreams, numéro 70 (21 août).
.

Chaque babil posté dans un groupe de discussion, chaque document web, chaque examen d'une liste de FAQ et chaque indiscrétion dans une séance de bavardage en ligne est un acte de production ou de consommation, et souvent les deux à la fois. Un produit ne dispose pas d'une valeur économique inhérente. La valeur repose sur la volonté qu'ont les gens de consommer un bien, et cette qualité est potentielle dans tout ce qu'on peut produire et se passer.

Après avoir démontré que les articles mal rédigés et le bruit font partie inhérente, même s'ils sont répréhensibles, de l'économie de l'Internet, parlons maintenant de Linux. Après tout, le logiciel, et en particulier les grands systèmes d'exploitation occupant jusqu'à six CDROM quand on les distribue hors ligne, est assurément un bien économique

Voyez, par exemple, la distribution de GNU/Linux proposée par Red Hat Software, Inc.
. Linux, avec sa communauté vaguement organisée de développeurs-utilisateurs, et le fait qu'il soit gratuit, dispose indéniablement d'une logique économique qui semble nouvelle, de prime abord.


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