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7. Les modèles financés par la valeur d'utilisation

Il est capital de remarquer que dans la distinction entre valeur d'utilisation et prix d'acquisition, seul le prix d'acquisition est menacé par l'ouverture des sources ; la valeur d'utilisation demeure identique.

Si c'est la valeur d'utilisation qui pilote réellement le développement de logiciels, plus que le prix d'acquisition, et si (thèse défendue dans l'article [CatB] ) le développement à sources ouverts est effectivement plus efficace et direct que le développement à sources fermés, alors il faut nous attendre à découvrir des circonstances pour lesquelles seule la valeur d'utilisation attendue finance de manière durable le développement à sources ouverts.

Et de fait, il n'est pas difficile d'identifier au moins deux modèles importants où seule la valeur d'utilisation finance les salaires de développeurs à plein temps sur des projets à sources ouverts.

7.1 Le cas Apache : partage des coûts

Supposons que vous travailliez pour une société qui a le besoin critique d'un serveur web de haute fiabilité et capable de traiter des volumes conséquents. Vous souhaitez peut-être l'employer à des fins de commerce électronique, vous êtes peut-être une entreprise de communication vendant des espaces publicitaires, ou encore un site portail. Il faut que votre serveur fonctionne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, il faut qu'il soit rapide, il faut qu'il soit personnalisable.

Comment allez-vous procéder pour arriver à vos fins ? Vous pouvez choisir l'une des trois stratégies suivantes :

Les avantages du choix d'Apache sont certains. Dans quelle mesure, nous pouvons en juger en lisant tous les mois le sondage de Netcraft, qui a montré depuis sa mise en place une progression inéluctable du le serveur Apache au détriment de tous les serveurs propriétaires. En juin 1999, Apache et ses dérivés dirigent 61% des serveurs web de par le monde — sans propriétaire légal, sans promotion, et sans société de services offrant des contrats de maintenance derrière.

On peut généraliser l'histoire d'Apache à un modèle ou les utilisateurs de logiciels trouvent leur avantage dans le financement d'un développement à sources ouverts car cette approche leur fournit un produit meilleur que ce qu'ils auraient pu sinon obtenir, à un prix plus faible.

7.2 Le cas Cisco : étaler les risques

Voici quelques années, deux programmeurs de la société Cisco (le fabricant d'équipements de réseau) ont eu pour mission d'écrire un système de files d'impression à l'intention du réseau d'entreprise de Cisco. C'était un véritable défi. Non content de proposer à tout utilisateur A la possibilité d'imprimer sur une imprimante B quelconque (qu'elle soit dans la pièce adjacente ou à quelques milliers de kilomètres), le système devait s'assurer que dans le cas d'une panne de papier ou d'encre la requête soit redirigée vers une autre imprimante, proche de l'imprimante cible initiale. Il fallait également que ce système rapporte de tels problèmes à administrateur des imprimantes.

Le duo a proposé des modifications astucieuses au logiciel standard de files d'impression sous Unix, ainsi que quelques scripts d'interfaçage, qui s'acquittaient de la tâche. Ils ont ensuite compris qu'eux, et Cisco, avaient un petit ennui.

En effet, aucun d'entre eux n'allait rester employé chez Cisco éternellement. À terme, ces deux programmeurs seraient partis, et le logiciel, perdant ses mainteneurs, aurait commencé à pourrir (c'est-à-dire à de désynchroniser sans cesse davantage des conditions réelles d'exploitation). Aucun développeur n'aime voir son oeuvre sombrer dans un tel oubli, et notre intrépide duo a eu le sentiment que la société Cisco avait financé une solution en faisant l'hypothèse déraisonnable que cette dernière leur survivrait au sein de la société.

C'est pourquoi ils sont allés trouver leur chef et l'ont convaincu d'autoriser la publication du logiciel de files d'impression sous une licence à sources ouverts. Ils ont fondé leur argumentation sur le fait que la société Cisco n'y perdrait rien en termes de prix d'acquisition, et avait donc tout à y gagner sur les autres tableaux. En encourageant la croissance d'une communauté d'utilisateurs et de co-développeurs issus de nombreuses sociétés, Cisco pouvait se prémunir efficacement contre la perte des développeurs originaux du logiciel.

On peut généraliser l'histoire de Cisco à un modèle dans lequel les sources ouverts n'ont pas tant pour but de réduire les coûts que d'étaler les risques. Toutes les parties trouvent que l'ouverture des sources, et la présence d'une communauté qui collabore, financée par de multiples flux indépendants, fournit une assurance économiquement appréciable — suffisamment pour lui dégager des crédits.


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