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2. Au-delà des dons des geeks

L'expérience du source ouvert a sans doute ébranlé en profondeur les convictions des gens qui ont appris le génie logiciel hors cette culture. L'essai « La cathédrale et le bazar » [CatB] décrivait les moyens par lesquels le développement logiciel coopératif et décentralisé invalidait, dans la pratique, la loi de Brooks, menant à des niveaux de fiabilité et de qualité sans précédent pour des projets individuels. L'essai « À la conquête de la noosphère » [HtN] examinait, lui, le contexte social dans lequel évolue le style de développement en « bazar », en arguant qu'on le comprenait mieux, non pas en termes d'économie d'échange, mais par ce que les anthropologues appellent « culture du don », où la lutte pour un meilleur statut s'effectue au travers de dons. Dans cet article, nous commençons par réduire en miettes les mythes les plus communs concernant l'économie de la production de logiciels, puis nous prolongeons l'analyse de [CatB] et [HtN] dans les modèles de l'économie, de la théorie des jeux et des affaires, en développant de nouveaux outils conceptuels, dont nous avons besoin pour comprendre la façon dont la culture du don des développeurs à source ouvert peut être rentable dans une économie d'échange.

Pour poursuivre cette voie sans être distrait, nous devons abandonner (ou du moins accepter d'ignorer temporairement) le niveau d'explication de la « culture du don ». [HtN] a suggéré que cette culture naissait dans des situations où les biens vitaux étaient assez abondants pour rendre le principe de l'échange sans intérêt. Alors que cela apparaît comme une explication suffisante du point de vue psychologique, ces explications connaissent en revanche des lacunes pour comprendre le contexte économique dans lequel les développeurs à source ouvert opèrent dans la réalité. Pour beaucoup, le jeu de l'échange a perdu de son intérêt, mais pas sa force de contrainte. Leur comportement doit avoir un sens économique suffisant comme on l'entend dans une économie où les biens sont rares pour pouvoir se maintenir également dans la zone où le surplus des biens fait que l'on participe à la culture du don.

C'est pourquoi nous considérerons (à partir du point de vue d'une économie de biens rares) les modes de coopération et d'échange qui rendent le développement à source ouvert possible. Ce faisant, nous répondrons à la question pragmatique « comment gagner de l'argent avec tout cela ? » en détail et avec des exemples. Mais d'abord, nous verrons que la plupart des tensions que recouvre cette question proviennent du fait que nous pensons sur le modèle économique de la production logicielle, ce qui est une erreur.

(Une dernière remarque avant l'exposé : la dissertation et le plaidoyer en faveur du développement à source ouvert ne doivent pas être compris comme une thèse selon laquelle le développement à source fermé est intrinsèquement incorrect, ni comme un exposé visant les droits de propriété industrielle dans le logiciel, ni comme un appel altruiste au « partage ». Bien que ces arguments sont toujours les préférés d'une minorité dans la communauté du développement à source ouvert, l'expérience, depuis [CatB] , a mis en lumière leur caractère facultatif. La défense du logiciel libre doit se tenir à des raisonnements économiques et pratiques — une meilleure qualité, une plus haute fiabilité, des coûts moindres et un choix plus diversifié.)


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