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12. Composer avec la réussite

La tragédie des communs n'est peut­être pas applicable au développement à source ouvert tel qu'il se produit de nos jours, mais cela ne signifie pas qu'il n'y a aucune raison de s'interroger sur le fait que l'inertie acquise désormais par la communauté du code source ouvert suffira. Les acteurs clef quitteront-ils la voie de la coopération quand les enchères auront atteint une certaine somme ?

On peut poser cette question à plusieurs niveaux. Notre contre-argument de la « comédie des communs » repose sur l'argument qu'il est difficile de chiffrer la valeur de contributions individuelles au pot commun du source ouvert. Mais un tel argument perd beaucoup de sa force pour des sociétés (comme, disons, des distributeurs de Linux) qui disposent déjà d'un flux de revenus associé au code source ouvert. Leur contribution est déjà quotidiennement chiffrée. Leur coopération actuelle est-elle une situation stable ?

L'examen de cette question nous mènera à certaines réflexions intéressantes sur l'économie des logiciels à sources ouverts dans le monde d'aujourd'hui — et sur ce que l'idée d'une industrie véritablement fondée sur le service implique pour l'industrie du logiciel à l'avenir.

Au niveau pratique, si on l'applique à la communauté du source ouvert telle qu'elle existe aujourd'hui, cette question prend en général l'une des deux formes suivantes. Un : Linux se fragmentera-t-il ? Deux : à l'inverse, Linux se développera-t-il au point d'écraser tout le reste et jouer un rôle dominant, de quasi-monopole ?

L'analogie historique à laquelle de nombreuses personnes font appel quand elles suggèrent que Linux se fragmentera est le comportement des fabricants d'Unix propriétaires dans les années 1980. Malgré d'interminables discussions sur l'ouverture des normes, malgré de nombreuses alliances et consortiums et accords, les Unix propriétaires se sont écroulés. Le désir des fabricants de différencier leurs produits en ajoutant et en modifiant des fonctionnalités du système a été plus fort que l'intérêt qu'ils voyaient à augmenter la taille totale du marché Unix en maintenant la compatibilité (et par conséquent, en abaissant à la fois les coûts d'entrée pour les développeurs indépendants de logiciels et le coût total d'acquisition de leurs clients).

Cela a très peu de chances de se produire avec Linux, pour la simple raison que tous les distributeurs sont contraints d'opérer à partir d'une base commune de code source ouvert. Il n'est pas vraiment possible, pour aucun d'entre eux, de faire un écart, car les licences sous lesquelles le code de Linux est développé requiert effectivement de leur part qu'ils partagent le code avec tous. Dès qu'un des distributeurs développe une fonctionnalité, tous ses concurrents ont la possibilité de la cloner.

Puisque tout le monde comprend bien cela, personne ne pense à manoeuvrer d'une des manières qui ont conduit à la fragmentation des Unix propriétaires. Au lieu de cela, les distributeurs de Linux sont forcés de se mesurer les uns aux autres de manières qui profitent au consommateur et au marché en général. C'est-à-dire qu'ils peuvent se faire concurrence sur le service, l'assistance technique, et les paris de conception sur les interfaces qui faciliteront le plus l'installation et l'utilisation.

Le fait qu'ils utilisent une source commune interdit a priori toute monopolisation. Quand des gens de Linux s'inquiètent de cela, c'est souvent le nom « Red Hat » qui est cité, en tant que distributeur le plus important et à la réussite la plus éclatante (bénéficiant d'une part de marché estimée à 90 % aux États-Unis d'Amérique). Mais il est bien connu maintenant qu'en mai 1999, quelques jours après l'annonce de la version 6.0 de la distribution de Red Hat, attendue depuis longtemps — et avant même que les CD-ROM de Red Hat ne soient distribués — un éditeur de livres et plusieurs autres distributeurs de CD-ROM faisaient de la publicité pour des images CD-ROM de cette distribution, obtenues sur le site FTP public de Red Hat, qu'ils proposaient à un tarif inférieur à celui de la version officielle de Red Hat.

Les gens de Red Hat n'en ont pas pris ombrage, car les fondateurs de cette société comprennent très clairement qu'ils ne possèdent pas, et ne peuvent pas posséder, les bits de leur produit ; cela leur est interdit par les normes sociales de la communauté Linux. Pour faire suite au bon mot de John Gilmore selon lequel l'Internet interprète la censure comme un dommage et la contourne en modifiant ses routes, on a dit fort à propos que la communauté des hackers responsables de Linux interprète les tentatives de prise de contrôle comme un dommage et les contourne tout autant. Si la société Red Hat avait protesté contre la pré-publication de son dernier produit, cela aurait sérieusement compromis sa capacité à réunir de nouveau, sous son égide, une coopération de la part de la communauté des développeurs.

Ce qui compte peut-être plus encore à présent, c'est le fait que les licences de logiciels qui expriment ces normes communautaires sous forme légale liant les parties interdisent expressément à la société Red Hat de monopoliser les sources du code sur lequel est fondé leur produit. Tout ce qu'ils peuvent vendre, c'est une relation reposant sur leur marque, sur leur service, sur leur assistance technique, à des clients qui choisissent librement de payer pour ces derniers. Ce n'est pas dans un tel contexte que la possibilité d'un monopole et d'un prédateur est le plus à craindre.


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