Linux et le développement décentralisé

Auteur : Christopher B. Browne, <cbbrowne@hex.net>
Traducteurs : Sébastien Blondeel <blondeel@clipper.ens.fr> et Gaël Duval <duval@criuc.unicaen.fr> S'adresser aux traducteurs pour toute incorrection sur la forme et sur la langue, ils seront ravis que vous aidiez par vos remarques à l'amélioration de ce document. C'est à l'auteur qu'il faut s'adresser (en anglais) pour toute remarque sur le fond.

jeudi 5 février 1998


Cet essai décrit les avantages du caractère décentralisé du développement et de l'assistance aux utilisateurs de Linux. Il propose quelques solutions pour encourager la poursuite du développement et de la croissance du logiciel libre. À bien des égards, ceci n'est pas un document spécifique à Linux ;un grand nombre de ses concepts sont applicables à d'autres initiatives liées au logiciel libre (``free software'' ou ``open source'') telles que les free BSD projects et beaucoup d'autres, orientés vers les applications plutôt que vers les systèmes d'exploitation.

1. Motivation - pourquoi faut-il traiter de la centralisation ?

Ces dernières années, un grand nombre d'individus ont réclamé une sorte d'organisation ``centrale'' pour Linux.

Les raisons invoquées ont été :

Il n'existe pas de consensus quant au type d'organisation qui devrait être ``reine'', néanmoins, il existe un désir de reine...

L'assistance technique proposée aux utilisateurs de Linux n'est pas à mon avis parfaite, mais cela n'implique pas la création d'une organisation centralisée qui fasse autorité.

Je dirais même que le modèle de décentralisation promu par Linux représente une force dans le sens où il permet à l'assistance technique de s'améliorer simultanément dans différentes parties du monde, sans en être empêchée par telle ou telle agence de contrôle.

1.1 Inconvénients réels du modèle décentralisé : assistancetechnique fragmentée.

Il y a des inconvénients à ce modèle décentralisé du développement Linux, car il provoque une fragmentation des sources d'aide disponibles. Linux n'a pas d'organisation unique fournissant toutes les choses listées ci-dessous, comme c'est le cas pour la plupart des autres systèmes d'exploitation. Les différentes spécialités concernant les activités connexes à Linux sont donc réparties entre plusieurs organisations de la communauté Linux :

1.2 Avantages de la décentralisation

Malgré les quelques inconvénients dus à la décentralisation, je crois que c'est un avantage décisif pour Linux d'être soutenu par une multitude d'organisations indépendantes jouant des rôles variés. On peut voir toutes ces parties comme un agrégat constituant une sorte de ``corporation virtuelle''.

1.3 D'autres bénéficiaires de la décentralisation

Trois sociétés ayant eu des niveaux de croissance spectaculaires sont issues de ce courant ``permettant l'indépendance''. Ce sont :

2. Les modèles d'organisation de la communauté Linux

La communauté Linux (et les initiatives similaires de type ``logiciel libre'') ont proposé un grand nombre de modèles oeuvrant à différentes fins utiles, tout en soutenant la croissance de Linux et de la communauté Linux.

Cette section énumère différentes sortes d'organisations que l'on trouve dans la communauté Linux.

Il y a assez de place pour permettre à toutes les organisations existantes de grandir et de se développer ; en accord avec le thème de la ``décentralisation'' déjà évoqué, je pense qu'il devrait y en avoir beaucoup plus. Ceci serait particulièrement profitable aux groupes dédiés à des projets donnés. De telles entités pourraient et devraient rester indépendantes.

2.1 Sociétés de développement pour Linux

Ce type d'organisation développe des logiciels, du matériel ou des documentations, et vit en vendant des ``produits'' Linux.

Il existe un grand nombre d'entreprises de ce type (voir : vendeurs commerciaux pour linux). Remarquez que la plupart de ces sociétés ne diffusent pas toutes leurs propres productions sous licence GPL.

2.2 Consultants pour Linux

Leur but serait de vendre des services d'installation, d'amélioration et d'assistance technique aux systèmes Linux.

Il existe un grand nombre de sociétés de services qu'on peut connaître par le biais du ``HOWTO des consultants'', qui fait partie du Projet de Documentation Linux.

La société Red Hat Software a un projet dans lequel elle envisage la création d'un programme de Certification Linux Red Hat. Ils ont également plusieurs autres projets dont aucun n'a encore pleinement abouti.

Russell Nelson de Crynwr Software a proposé l'idée d'une ``Organisation Linux'' proposant des services de type ``relais'' d'assistance technique pour Linux. Ils pourraient accepter des questions/audits techniques et les fournir ensuite à des groupes de consultants Linux.

Mon opinion personnelle est que ceci peut effectivement être effectué par des organisations indépendantes de type ``Consultants pour Linux''. Si une société de service/conseil voit un intérêt à fournir de l'assistance technique pour des projets Linux, c'est bon, et cela peut constituer un outil de ``marketing'' intéressant :

Non seulement nous fournissons un bon service, mais de plus, nous participons activement à l'amélioration de Linux.

Quoi qu'il en soit, je pense que rassembler ``tous les Linux'' (sous la forme d'une organisation à but non lucratif) a des chances de diluer l'efficacité de l'ensemble de ces organisations. J'ai déjà vu cela arriver.

Une initiative ``libre'' appropriée serait de fournir un service intégrant des systèmes Linux dans les écoles, tout d'abord comme serveurs de mail, de réseau, et peut-être de façon ultime, comme serveur d'applications. Ceci pourrait être organisé au travers d'organisations d'assistance technique pour Linux qui pourraient émerger des groupes d'utilisateurs locaux. (Voir le HOWTO pour des groupes d'utilisateurs,

NdT : la version française de ce document est en cours de traduction. De manière générale, un miroir français de l'état de l'art des HOWTO, et en particulier des traductions en français, se trouve à l'adresse : traductions en français des HOWTO pour Linux
qui contient quelques remarques à ce sujet.)

Et ne dénigrez pas l'assistance technique Linux disponible par le biais d'Internet ; les ``Linuxiens sur Internet'' ont gagné le prix InfoWorld de la meilleure assistance technique.

2.3 Soutien pour Linux international

Il existe une organisation appelée Linux International soutenant Linux. Il serait utile qu'il y ait une organisation de cette sorte, mais plus officielle, dans un objectif d'efforts communs. Caldera et Red Hat ont chacun fait de la publicité, ce qui a souvent été bon pour Linux. Mais cette pub est toujours dirigée vers leurs produits, ce qui n'est pas nécessairement d'un intérêt général pour tous les Linuxiens.

Les deux activités principales d'une telle organisation seraient la promotion de Linux (marketing) et la divulgation d'informations. Ses activités spécifiques pourraient consister à :

De telles organisations existant actuellement englobent :

2.4 Les fondations de développement de projets Linux

Il y a un modèle existant qui pourrait utilement être reproduit, et qui provient de l'exemple de la Free Software Foundation. Il concerne les groupes de développement associés à un projet.

La FSF a fourni un grand nombre d'éléments utilisés dans Linux, et plus précisément :

La Free Software Foundation (FSF) a été fondée dans un objectif très proche de celui que Linux satisfait relativement bien : créer un système d'exploitation gratuit qui peut remplacer UNIX, d'où le ``GNU - GNU's Not UNIX'' (GNU n'est pas Unix). Cela a commencé en construisant des outils pour ``construire le système'', dont GCC, les utilitaires de compilation, GNU Emacs, et les utilitaires pour fichiers ``à la UNIX''.

Malheureusement, lorsqu'ils en sont arrivés à construire leur propre noyau appelé Hurd, l'organisation s'est sclérosée en ce qui apparaît maintenant comme une ``clique'', avec ce qui ressemble de l'extérieur à un éventail de croyances politiques dégageant l'odeur peu flatteuse d'une organisation commerciale.

De surcroît, Richard Stallman (communément appelé ``RMS''), le dirigeant de la FSF, est très souvent mal cité, et parfois, ses commentaires sont très différents de ce que les gens présument qu'il déclare.

Lisez les textes des entretiens avec Richard Stallman et Linus Torvalds. Les commentaires de Linus sur Stallman et ses déclarations sont très intéressants.

Les préférences politiques sont ce qu'elles sont ; il y a plus sérieusement des problèmes à la FSF. On peut les voir plus clairement dans :

Ces situations sont à comparer à celles où des personnes ont quitté le projet NetBSD pour fonder le projet OpenBSD.

Les causes profondes de ces divisions sont diverses, mais prenez conscience de ces aspects :

J'aimerais faire admettre que cela montre qu'il existe de sérieux problèmes dans la façon dont la FSF fonctionne.

Le monde a beaucoup changé depuis la création de la FSF au début des années 80. Leur but originel était de construire une version libre d'UNIX. En 1985, le monde avait besoin d'une variante UNIX libre car il n'en existait pas. En 1997, l'existence de Linux et des systèmes d'exploitation *BSD, qui sont tous puissants et robustes, laisse songeur quant à la nécessité du très expérimental Hurd. Hurd propose de nouveaux concepts, mais je pense qu'il ne sera jamais qu'un objet de curiosité.

Je suppose qu'une des causes pour lesquelles la FSF connaît des difficultés est qu'ils sont devenus les ``vieux révolutionnaires'' qui ont du mal à faire évoluer leurs buts en fonction de leur environnement, qui a changé.

Dans le ``manifeste'' du GNU Bead Project Portal, Lyno Sullivan décrit un

projet GNU responsable d'imaginer, de construire et d'améliorer le fonctionnement de l'organisation formelle des volontaires de GNU et de sa structure logicielle.

Dans un commentaire à propos d'une version antérieure de ce document, il expliquait qu'il

était triste car j'exprimais beaucoup de frustration quant à la rigidité apparente de la FSF

C'est un point de vue relativement juste ; ses commentaires sur le fait qu'un certain degré de rigidité soit nécessaire au lancement d'un projet sont également justes. Je suis d'accord pour dire qu'une bonne conception doit certainement débuter par la création, par une poignée d'individus, d'un embryon de ``cathédrale''. Une fois que les aspects principaux sont suffisamment stables, il devient opportun de laisser continuer les gens dans le mode ``bazar''.

Ma réponse à Lyno est qu'il existe un seuil au delà duquel la cathédrale peut et doit être transformée en bazar, et que la FSF :

2.5 Linux VARS limited

Il existe un assez grand nombre d'intégrateurs de systèmes Linux, qui vendent des machines sous Linux pré-configurées, et qui fournissent généralement des machines ``sur mesure'' à leurs clients.

Il y a eu des propositions pour les groupes d'utilisateurs d'assister les assembleurs de PC locaux en définissant des ``spécifications pour machines Linux'', afin qu'il puisse y avoir des machines Linux disponibles localement, aussi bien que par des ventes par correspondance.

2.6 Documentation linux/échange d'informations

La grande toile mondiale du Web a rendu possible l'implantation virtuelle de n'importe quel schéma d'organisation de l'information.

La source la plus remarquable d'informations mises à jour régulièrement est le projet de documentation Linux à partir duquel les documents ``HOWTO'' (modes d'emploi) sont distribués. J'aime encore mieux mon point de vue sur Linux ; cela contient des liens vers diverses sources d'information et de nouvelles qui utilisent plusieurs approches de l'organisation de l'information concernant Linux.

Les éditeurs tels que SSC, O'Reilly et Red Hat Software (qui font partie de nombreux autres tels que ceux-ci) sont peut-être les plus notables des diffuseurs d'informations et de nouvelles concernant Linux. Ceci inclut aussi bien des documents protégés et commerciaux qu'une grande variété, de plus en plus fournie, de documents libres/ouverts.

Un grand nombre d'informations pour lesquelles d'autres compagnies créent des ``bureaux d'aide'' transitent sous ces formes :

Ceci ne couvre pas la totalité des besoins ; le fait qu'il y ait un grand nombre de singes scotchés à leur clavier signifie que d'un côté, certaines réponses sont redondantes, mais qu'elles sont tout de même souvent utiles.

Les sociétés d'assistance technique constituent trop souvent des services multiples gérés par des personnes incompétentes qui ne possèdent rien de mieux que les HOWTO Linux.

Le Projet de Documentation Linux fournit une superbe organisation au niveau de la documentation tel que le travail de documentation n'est pas excessivement dupliqué. Ceci a été rendu possible grâce à la création d'une DTD (<em>définition de type de document</em>) SGML (<em>langage standard généralisé de balises appelée ``LinuxDoc'', maintenant connue sous le nom des outils SGML. Le présent document

NdT : et sa traduction
est maintenu en utilisant ces outils.

Quelque chose de similaire devrait être effectué pour organiser les documentations présentes sur le Web. Pour presque chaque type d'information, il y a plusieurs personnes qui le dupliquent virtuellement sous plusieurs formes différentes. Par exemple, il existe au moins cinq documents Web indépendants qui concernent les bases de données (dont mon document sur RDBMS - systèmes de gestion des bases de données relationnelles).

Un des meilleures sites est sans doute SAL - applications scientifiques pour Linux.

Une version améliorée du format LSM ( The Linux Software Map (LSM) utilisé sur l'archive Sunsite pour collecter automatiquement des informations de base dans les paquetages de programmes Linux) pourrait être utilisée pour encourager la création d'informations utiles.

Le nouveau format LSM devrait contenir suffisamment d'informations pour être capable de présenter toutes les informations critiques présentes dans les paquetages de logiciels telles que celles présentées sur mon document sur le traitement de texte, mon document sur les bases de données relationnelles, mon document présentant la finance sous Linux, mon document sur les tableurs ou encore sur de plus gros documents de liens tels que applications scientifiques pour Linux.

De nouveaux champs pourraient être inclus dans le nouveau format LSM, comme par exemple :

L'utilitaire rpm2html est un générateur de documents Web pour les paquetages RPM. Il prend des fichiers RPM et en extrait un grand nombre d'informations utiles.

D'autres efforts ont été envisagés pour collecter et organiser toutes ces informations, et j'attends de grandes améliorations à ce niveau dans les années à venir.

2.7 Conclusion

Un grand nombre d'initiatives correspondant à tous les modèles d'organisation énumérés dans cette section.

Pour certains types d'organisations, une assistance technique supplémentaire arrive déjà, en provenance de sociétés de logiciels et autres... Il est presque toujours possible de l'améliorer, mais dans beaucoup de cas, il existe de bonnes organisations qui grossissent et nécessitent un peu d'attention de notre part pour aller encore plus loin.

Les produits commerciaux sont soutenus par les ventes car les bonnes informations ont de la valeur.

Un point faible est le manque de projets de développement pour construire une infrastructure Libre/Ouverte.

Ce genre d'effort pourrait être renforcé par l'introduction de ce que j'appellerais des Fondations Linux. Le but de ce document est de décrire la façon dont ces organisations pourraient être organisées.

3. Buts et champs d'action d'une fondation Linux

Adopter un mode d'action ``orienté-projet'' plutôt qu'avoir un but fixe unique (``développer le système Linux et ses outils dérivés'') permet à ces buts d'évoluer en fonction des besoins des gens.

La gestion des versions fondée sur CVS aiderait à maintenir une synchronisation des programmeurs en indiquant qui est en train de travailler sur telle ou telle version.

Dans certains cas, des projets et des outils existant pourraient être améliorés si certaines personnes avaient un certain quota de temps libre rémunéré à leur consacrer.

3.1 Projets souhaitables pour une fondation Linux

Étant donné que le but d'une telle organisation est de sponsoriser des projets, on peut en proposer quelques-uns.

Ce sont généralement de gros projets un peu trop conséquents pour être pris en charge par des gens qui travaillent le soir chez eux.

De plus, un certain nombre de ces tâches comportent des aspects fastidieux qui font que ceux qui programment ``juste assez bien pour leur utilisation personnelle'' ne vont pas trouver utile de faire un effort supplémentaire consistant à améliorer la finition en vue d'une utilisation générale.

Si de tels projets sont officiellement lancés par une ``fondation Linux'', cela encouragera la création de choses plus complexes requérant plus de travail que ce que peuvent faire les gens pendant leur temps libre.

On pourrait penser que ce genre de logiciels pourrait être vendu de façon plus commerciale. Ceci est assez vrai. La plupart des produits présents sur la liste existent déjà pour Linux sous des formes commerciales.

Certains pourraient dire également que le logiciel libre/ouvert va décourager la production de logiciels commerciaux toujours plus performants. Mais le logiciel libre n'a jamais empêché le développement des bases de données commerciales, des serveurs Web, des éditeurs de texte, ni d'aucune autre sorte de programmes.

L'existence de bon logiciels libres répond aux attentes de chacun.

Il force les entreprises à se poser la question :

Pourquoi devrais-je payer pour votre produit alors que je peux avoir son équivalent gratuitement ?

Pour certains ``extrémistes pro-GNU'', la réponse est

S'il existe un produit ``libre'' suffisant, je ne payerai pas pour le vôtre

Pour d'autres, la question serait plutôt du type :

Achetez notre produit car il offre de meilleures fonctionnalités ou est plus facile à utiliser

La disponibilité des outils de développement libres/ouverts rend plus simple et moins onéreux le développement de bons logiciels, qu'ils soient libres ou commerciaux. Les entreprises commerciales peuvent donc en bénéficier.

3.2 Aspects économiques : comment une ``fondation Linux'' serait-elle financée ?

On peut essayer de compartimenter une fondation Linux en ``divisions'' spécialisées dans diverses sortes d'activités commerciales à des fins de financement, et ainsi avoir des ``filiales'' sous la forme des diverses organisations mentionnées plus haut : ingénieurs conseil, faire du service Internet, vendre des ``PC Linux'', ou vendre des logiciels Linux.

Je pense, cependant, que de telles activités distrairont l'attention des activités du projet d'une FL (Fondation Linux).

La réponse financière la plus simple : Bourses/Dons.

Il faut qu'une fondation Linux soit traitée de la même manière que des organisations similaires comme la Free Software Foundation (fondation pour le logiciel libre, FSF) ou le XFree86 Project (projet de serveur graphique libre sur puce 80x86), c'est-à-dire sous la forme d'une organisation à but non lucratif, exempte d'impôts, reconnue d'utilité publique (et apte ainsi à faire déduire des impôts de ses donateurs les montants reçus, aussi bien pour les sociétés que pour les individus).

Je pense que les efforts de développement libre doivent être sponsorisés par des bourses ou des fonds, des matériels, et des services librement attribués.

Cela peut inclure d'encourager d'autres sociétés travaillant en rapport avec Linux à sponsoriser des projets de logiciel libre, soit directement, soit en fournissant des fonds et d'autres ressources à des organisations comme une FL, ou directement à des projets de développement. Par exemple, il est de notoriété publique qu'un certain nombre de sociétés en rapport avec Linux (de même que certaines organisations moins en rapport) ont sponsorisé des projets couverts par la Licence Publique Générale de GNU (GPL). Pour ne citer que quelques exemples :

En se fondant sur ces exemples, il est raisonnable de s'attendre de la part des compagnies qui tirent profit de Linux de contribuer en quelque chose aux efforts de développement. Que cela prenne la forme de financements ou de logiciels librement redistribuables n'est pas essentiel.

Aussi, et c'est un détail que je trouve important, il est je pense préférable pour les contributeurs commerciaux de préférer la forme GPL de GNU (ou, pour les bibliothèques, la LGPL, ou licence publique générale de GNU) au style de licence selon BSD. La GPL impose que toute contribution au code soit aussi couverte par la GPL, ce qui signifie que l'organisation qui contribue peut s'attendre à, elle aussi, bénéficier des contributions d'autres personnes. Par contraste, les licences dans le style de Berkeley (BSD) (ville de Californie abritant une université célèbre) autorisent les compétiteurs à prendre le code, l'améliorer, et à garder ces améliorations secrètes.

En visant plus haut que les entreprises commerciales, les agences gouvernementales sont peut-être les ``cibles'' les plus intéressantes dans la recherche de sponsors pour Linux, puisque de nombreux outils (compilateurs COBOL, logiciels de productivité personnelle) sont d'une nature qui rend leur financement par une organisation gouvernementale raisonnable. Voici quelques idées :

Voilà des idées bien généreuses. Presque certainement, elles ne verront pas toutes le jour. Mais aucune d'elles n'est ridicule.

J'ai entendu dire que les gens ne voulaient pas que le gouvernement s'en mêle à cause de ``l'inefficacité gouvernementale''. Tant que l'utilisation des logiciels qui résultent de tels projets est relativement sans contraintes, je n'y vois pas d'inconvénients. Si on peut réutiliser les logiciels, l'inefficacité manifestée lors du début d'un projet sera bientôt hors de propos. Un éventuel surcoût de 100 millions de dollars dans le développement de GNU COBOL laisserait intacts les millions de dollars d'économies réalisées sur les licences de logiciels, aussi cette solution reste-t-elle un compromis séduisant.

Dons ? Bourses ? Commissions ?

On m'a fait remarquer que les contributions à de tels projets doivent être considérées comme des bourses plutôt que comme des dons de charité.

Des dons purement charitables sont destinés à l'assistance des pauvres, sans attendre grand-chose en retour, sinon de la gratitude (la charité est l'amour du prochain).

Les bourses, en revanche, sont attribuées aux gens et aux organisations en échange de résultats de valeur.

Participer au logiciel libre n'est certainement pas de la ``pure charité''. On peut s'attendre que ces contributions aient des résultats intéressants.

Dans des cas où quelqu'un dispose d'un grand capital à investir, il est raisonnable d'être encore plus exigeant quant au résultat final, et de mettre en place une commande. Aladdin Software (société de logiciels Aladdin), par exemple, a en charge de produire un interpréteur de langage Display Postscript dans le cadre du projet GNUStep.

D'autres sources de financement

Voici quelques autres sources de financement que je ne pense pas être à même de fournir des capitaux conséquents. Même si elles peuvent couvrir certains coûts, je ne crois pas qu'elles soient des moyens praticables de financer de manière substantielle des efforts de développement. La FSF, par exemple, ne s'est pas enrichie en vendant des CD-ROM. Le fait qu'il y ait au maximum 20 sociétés vendant des produits et des publications Linux sur CD-ROM laisse à penser que c'est un domaine bouché, où il est difficile de faire beaucoup d'argent en mettant sur pied une autre solution à but non lucratif.

La principale alternative aux ``contributions librement accordées'' est de créer une ``entreprise commerciale captive'' pour fournir les fonds, et d'après mon expérience personnelle, cela ne fonctionne pas très bien. Les organisations de service gérées par des étudiants ne sont typiquement pas capables de faire également des affaires. Tout ceci divise les organisations en petits morceaux poursuivant des buts très différents, au détriment de tous.

Il y a, cependant, un intérêt à disposer d'opérations secondaires, tant qu'il est clair qu'elles n'ont d'autres buts que d'amortir les coûts directs liés à la mise à la disposition du public d'ensembles de services.

3.3 Le point de vue des licences sur la propriété intellectuelle

De temps en temps, on assiste à des ``guerres'' entre ceux qui pensent que la GPL de GNU est la manière idéale de distribuer des logiciels ``libres'' et ceux qui pensent que le modèle de la licence de BSD donne ``plus'' de libertés. Et je n'ai pas suffisamment d'espace pour traiter ici des autres variantes de la GPL comme la licence ``Aladdin Ghostscript'' et la ``licence artistique'' de Perl.

La différence critique entre la licence de BSD et la GPL de GNU :

La GPL spécifie que tous les logiciels dérivés doivent également être rendus disponibles sous forme de code source.

D'un autre côté,

La licence de BSD spécifie que les gens sont libres de faire ce qu'ils veulent du code source couvert par la licence de BSD, y compris revendre des travaux dérivés sous forme commerciale sans aucune obligation légale de faire part de ces changements à la communauté dans son ensemble.

La GPL exige que le code source demeure libre de façon permanente. En fait, elle est bâtie sur l'hypothèse que les gens veulent rendre la propriété intellectuelle ``libre'' propriétaire, et elle tente de prémunir les auteurs de cela. Cette licence et ses plus fervents défenseurs ont un but politique de ``changer le monde''.

L'approche de la licence de BSD, au contraire, fait l'hypothèse que cela vaut la peine de rendre certaines propriétés intellectuelles ``libres'' pour que les gens et les organisations développent et corrigent une quantité utile de logiciel ``libre''. Si le code est vraiment bon, alors tout le monde est libre, capable, et encouragé à l'adopter pour tous types d'usages. Avec un peu de chance, suffisamment de personnes se sentiront l'obligation morale de contribuer également.

Pour illustrer les avantages de l'utilisation de la GPL, la société Willows a distribué TWIN, leur système d'émulation de MS-Windows, selon les termes de la GPL, ce qui signifie que quiconque l'améliore et souhaite redistribuer le système modifié, doit le faire selon les termes de la GPL. Cela signifie que Willows (ainsi que toute la communauté) bénéficie des améliorations que les autres font au système. Ces modifications pourraient rester propriétaires dans une approche de type ``BSD''.

Au contraire, en vertu du fait qu'on peut l'utiliser pour obtenir du code ``propriétaire'', le code réseau de BSD a eu un impact considérable sur le monde commercial ; le fait que les sociétés puissent récupérer et utiliser à leur guise le code a eu pour résultat que la plupart des implantations du code réseau de TCP/IP contiennent des petits bouts du code ``d'implantation de référence'' de BSD. La GPL interdit une telle utilisation du code.

On trouve des défenseurs acharnés dans chacun des deux camps. Le projet Willows, sous GPL, a suscité peu de vocations, alors que bien plus nombreux sont ceux qui travaillent sur le système WINE, qui utilise une licence de type BSD. D'un autre côté, bien plus de gens semblent travailler sur le noyau Linux, couvert par la GPL, que sur n'importe quel autre projet de système d'exploitation à la BSD.

Je pense quant à moi qu'il y a de la place pour les deux modèles, GPL et BSD. Tous deux ont leur intérêt ; dans des environnements différents, chaque approche a ses avantages. Disposer de points de vue multiples sur la propriété intellectuelle permet aux gens qui souhaitent apporter des contributions différentes à la communauté, de le faire.

Les défenseurs de la GPL doivent laisser au modèle de licence de BSD la liberté de réussir ou d'échouer dans la tâche de proposer du logiciel libre de qualité au monde, et inversement.

Si quelqu'un souhaite donner certains aspects de sa propriété intellectuelle, c'est son problème. S'il préfère la GPL, c'est d'accord. S'il préfère le modèle de licence de BSD, ça me va encore.

4. Pendant l'intérim - votre juste part

Si vous avez tiré bénéfice de l'utilisation de Linux ou d'autres logiciels librement produits, il est absolument juste de s'attendre à ce que vous retourniez votre juste part pour aider à l'amélioration des versions futures. On peut contribuer de diverses manières, et en particulier par :

Je pense qu'il est juste de s'attendre à ce que les gens contribuent leur juste part d'une certaine manière dans chacun de ces domaines, et en particulier, dans le domaine financier. The United Way (la manière unifiée, un programme de charité qui aux États-Unis d'Amérique et au Canada, et peut-être ailleurs, joue le rôle de comptoir général de virement pour les dons) demande aux gens de contribuer ce qu'ils estiment être une ``juste part'' dans le but de renforcer les efforts de la communauté. Ils suggèrent typiquement de contribuer à hauteur de un pour cent de ses revenus. En ce qui concerne Linux, je suggère au lecteur d'utiliser l'échelle suivante :

Combien auriez-vous payé pour une version commerciale du logiciel ?

Je ferai valoir que cent dollars par an est une ``juste part'' pour un utilisateur de Linux à la maison. Certaines personnes (en particulier des étudiants) n'en ont vraiment pas les moyens, ce qui est normal. J'insiste néanmoins sur la nécessité d'une petite contribution financière, même modeste. Les contributions sous la forme de services sont aussi de grande valeur et très nécessaires ; c'est la combinaison des différents types de contributions qui renforce la communauté.

Si l'aimable lecteur est débiteur et n'a rien rendu, je lui suggère de prendre en considération les solutions que je présente dans la section suivante.

4.1 Dons en argent

Forts des nombreux millions d'utilisateurs de Linux, il serait entièrement plausible que des utilisateurs désirant faire le témoignage de leur gratitude contribuent un peu.

Ces petits ruisseaux peuvent se combiner en des centaines de millions de dollars pour le développement d'outils améliorés.

Cela étant dit, obtenir des fonds pour les développeurs et autres vecteurs de valeur peut dans la réalité représenter quelque chose qui rappelle la vieille histoire pour enfants Belling the Cat.

(NdT Belling the Cat (Attacher une clochette au cou du chat) est une vieille histoire pour enfants (anglo-saxons) qu'on peut souvent appliquer aux opinions :

Il était une fois une famille de souris qui vivaient dans une maison. Cette maison abritait aussi un chat. Ce chat aimait chasser les souris, s'abattre sur elles et les dévorer. Un jour, une des souris eut une idée.

« En fait, le problème, c'est que le chat est vraiment trop silencieux. Et si on lui accrochait une clochette autour du cou ? Alors nous pourrions l'entendre s'approcher, et nous enfuir tranquillement ? »

Toutes les autres souris étaient d'accord, bien sûr, et trouvaient l'idée très bonne.

Malheureusement, cette idée avait un petit inconvénient. Qui allait accrocher la clochette sur le chat ? Les souris ne trouvèrent pas la réponse à cette question.)

Au moment où j'écris ces lignes il n'existe aucune ``fondation pour le logiciel Linux'' vers laquelle nous puissions envoyer nos contributions. Et je ne pense pas que les organisations qui existent actuellement soient prêtes à gérer des millions de dollars.

Il existe, néanmoins, un certain nombre de possibilités que les utilisateurs de Linux peuvent suivre pour faire des contributions financières dans le but d'améliorer Linux, et je vous incite vivement à vous y intéresser.

Disposer d'une unique organisation protectrice et fédératrice (``fondation pour le développement de Linux'') peut avoir de la valeur en tant que porte-drapeau, mais ce n'est pas nécessaire. Il est nécessaire qu'il y ait une possibilité que les contributions financières des individus soient déductibles des impôts, afin d'en maximiser la teneur. Je peux faire des dons plus importants si on les déduit de ma déclaration que si ce n'est pas le cas.

J'ai contribué à certaines des organisations qui suivent, et pas à d'autres. La présence dans la liste qui suit d'une organisation ne signifie pas que je suis d'accord avec tous les buts poursuivis par cette société, mais signifie uniquement qu'elles ont un rapport raisonnable avec Linux et le logiciel libre et qu'elles me semblent valoir la peine de les prendre en compte.

Vous remarquerez que beaucoup de ces organisations sont tout aussi capables d'utiliser des contributions sous la forme de matériel informatique et de services.

4.2 Construction de logiciels dont le besoin se fait sentir

Il est évident que le code ne ``s'écrit pas tout seul''. Il faut que quelqu'un s'en charge.

L'article d'Eric Raymond, The Cathedral and the Bazaar,

NdT traduit en français sous le nom La cathédrale et le bazar
donne une description de l'``approche bazar de Linux'' pour le génie logiciel, si souvent citée.

On peut la caractériser par trois principes :

Typiquement, on distribue une nouvelle version du noyau Linux toutes les semaines, qu'il soit prêt ou non. On y a accepté des corrections de la part de milliers de gens. L'effroyable nombre de participants à ce projet est devenu sa grande force.

Alors que le nombre d'utilisateurs de Linux dans le monde augmente, on peut appliquer cette ``force intellectuelle'' à d'autres composantes du système, comme les bibliothèques, les utilitaires, les applications, et même la documentation. Pour chaque projet, on dispose potentiellement de millions de développeurs, d'une sorte ou d'une autre.

Que dix mille développeurs examinent le noyau est largement suffisant pour l'améliorer en continu, même si la plupart ne s'occupent que de petites portions du code, et pendant leur temps libre.

La coordination des efforts de millions de participants nécessite une approche réellement distribuée. ``Le bazar'' s'est révélé une puissante approche au développement de logiciel.

La chose la plus difficile, qu'on ne peut éviter, est de faire certains compromis pour ne pas scinder l'unité du travail.

4.3 Proposer des informations/dépanner pour Linux

Si vous n'êtes pas un ``développeur de logiciels'', il est raisonnable de contribuer à des efforts d'assistance technique pour Linux, généraux ou plus particuliers. Voici quelques idées :

5. Sources d'inspiration dans le développement du ``logiciel libre''

Les plus anciennes références au ``libre'' logiciel se trouvent dans le manifeste GNU de Richard Stallman.

La communauté Perl a produit un document s'intéressant aux ``choses librement disponibles'' intitulé ``Information Wants to be Valuable'' (il faut que l'Information acquière de la valeur (et devienne utile)

NdT : l'inventeur de cette phrase est un linguiste qui utilise ici la langue anglaise de manière assez fine. Cette phrase ``répond'' à une autre phrase, célèbre dans le milieu anglo-saxon de l'informatique, ``Information Wants to Be Free'' (il faut que l'Information soit libre (et en particulier, gratuite, car en anglais ce même mot a les deux sens. L'auteur de cet essai en discute à la fin du texte)). Vous consulterez le site Manifeste de la Libre Information pour des textes réfléchissant sur la notion de liberté de l'Information et sur des domaines connexes.
qui prend un point de vue assez différent.

Un autre papier qui gagne à être connu, qui fait l'analyse de l'adoption et de la non adoption de systèmes est ``Lisp : bonnes nouvelles, mauvaises nouvelles, et comment gagner gros ``mieux vaut une solution approchée rapide, qu'une solution parfaite qui se fait attendre (le pire est l'ami du mieux)''

(Lisp: Good News, Bad News, and How to Win Big ``Worse is Better'')
Sa thèse est qu'alors que LISP propose des fonctionnalités étendues, les tentatives typiques de fournir une solution ``valable à 100%'' fondées sur le LISP échouent à cause du principe UNIX de chercher des solutions valables à 90%, qui fournit quelque chose de ``suffisamment bon'' plus rapidement.

On peut aller plus loin et introduire la notion que assez bon, c'est le mieux (qu'on puisse réclamer). Cet essai conclut que MS-Windows NT est ``assez bon'', et va probablement gagner la ``guerre des systèmes d'exploitation''. Bien sûr, il fait l'hypothèse que NT est en fait ``assez bon'', et cela déclenche souvent des controverses.

On peut chercher l'inspiration des idées de cet essai dans l'article d'Eric Raymond The Cathedral and the Bazaar

La cathédrale et le bazar.
Le papier d'Eric Raymond et ce papier-ci furent récemment cités dans Technology News from Wired News (nouvelles technologiques, extrait de nouvelles en ligne) puisque c'est un sujet d'actualité que Netscape Communications Corp (la société de communication Netscape) prévoit de rendre le code source de Netscape Navigator/Communicator librement disponible
NdT : c'est fait
sous une licence proche de la licence publique générale de GNU. On trouve également, dans la production littéraire d'Eric, un essai sur les aspects économiques du logiciel dont le code source est ouvert (logiciel libre)

Suite aux discussions d'Eric Raymond avec Netscape sur la meilleure manière de gérer des licences comme la licence publique générale de GNU, un groupe de défenseurs (de la cause) a proposé d'employer le terme ``logiciel dont le code source est ouvert'' en lieu et place de ``logiciel libre'' pour attirer plus facilement l'attention des commerciaux et des entreprises.

NdT En anglais, le mot ``free'' signifie à la fois ``libre'' et ``gratuit''.

Le mot anglais ``free'' est malheureusement très ambigu, et c'est un problème que les défenseurs du ``logiciel libre'' rencontrent fréquemment. ``Free'' a deux acceptions principales, qui toutes deux s'appliquent au ``logiciel libre'' :

Il existe déjà de nombreux documents qui détaillent ce que ``dont le code source est ouvert'' signifie, et pourquoi c'est une bonne idée.

6. Remerciements

Un document comme celui-ci ne prend pas vie par hasard ; en général, il construit sur le travail réalisé dans le passé par beaucoup de gens qui ont aidé à rendre Linux utile.

Je remercie tout spécialement les personnes suivantes, qui m'ont envoyé des commentaires, des suggestions, et des corrections pour rendre ce document meilleur :

Les traducteurs tiennent à remercier l'auteur qui expliqua certaines phrases (et persévéra malgré des problèmes de connexion). Ils tiennent aussi à remercier tout particulièrement Larry Wall <larry@wall.org> et sa femme Gloria Wall <gloria@wall.org> pour leur aide dans la compréhension et la traduction de la phrase ``Information Wants to Be Valuable'', qu'ils nous ont gracieusement apportée dans des communications personnelles. Nat Makarévitch <nat@nataa.fr.eu.org> a relu le produit d'un oeil frais, et a proposé des corrections.