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5. Aparté : le rouleau compresseur des standards ouverts

Pour une compréhension quelque peu plus profonde, nous pouvons observer que l'éclipse de MS-Windows par Linux n'est pas un événement isolé, mais n'est en fait que la continuation d'une tendance irrésistible de l'industrie depuis un quart de siècle.

En 1970, le monde de l'ingénierie informatique était dominé à tous les niveaux par des standards propriétaires.

L'ASCII était un rêve lointain : chaque ordinateur avait son propre codage binaire du texte, utilisé par sa propre gamme de terminaux , que Dieu garde quiconque suffisamment fou pour essayer de transporter un fichier texte entre deux marques d'ordinateurs. Les principaux constructeurs d'ordinateurs avaient plusieurs codages du texte incompatibles : par exemple les variantes de l'EBCDIC d'IBM et DEC avec le sixbit contre le radix50. Si vous étiez suffisamment pervers pour vouloir que votre texte soit portable d'un ordinateur à l'autre, vous évitiez les extensions risquées comme les minuscules, sans parler des caractères spéciaux au-delà du point et de la virgule.

En 1970, des systèmes d'exploitation propriétaires primitifs parsemaient le paysage comme de puissants dinosaures : PrimeOS de Prime, RSTS et RT-11 de DEC (avec VAX/VMS peu après), les offres innombrables d'IBM, Scope de CDC et bien sûr, dominant le marché des stations de travail scientifiques, Domain, d'Apollo.

Qui aurait alors osé prédire la chute de tels géants ?

Quelle force pouvait renverser des systèmes d'exploitation aussi bien retranchés, soutenus par des investissements massifs de la part de l'industrie, par la culture des hackers et par la loyauté des clients ?

Aujourd'hui, bien sûr, nous connaissons tous la réponse :

En 1975, Bell Labs sort Unix.

Le 12 avril 1989, HP rachetait Apollo pour une bouchée de pain, sortant de sa misère le dernier vendeur de système d'exploitation propriétaire restant dans le monde des stations de travail, et l'ère de ces systèmes propriétaires était terminée : Unix restait seul sur le marché.

En quinze ans, une bande magnétique et une idée avaient efficacement détruit toute opposition : chaque vendeur de station de travail proposait Unix ou bien avait fait faillite.

(Bien sûr, quelques-uns des plus gros dinosaures s'attardèrent dans des niches : VAX/VMS est en vérité encore disponible si vous le demandez, quoique ayant muté en OpenVMS et clamant plus ou moins être un Unix. Il est possible qu'un retraité quelque part fasse encore tourner Domain sur du véritable matériel Apollo d'époque. Le Boston Computer Museum préserve sans doute certains de ces coelacanthes du monde de l'informatique).

Quelle fut l'idée qui à elle seule extermina ces dinosaures propriétaires ?

Les standards ouverts et le choix des clients.

Ces monopoles propriétaires qui sont si profitables pour les vendeurs sont aussi très coûteux pour leurs clients, à tel point que si on leur en laisse le choix, les clients préfèrent à tous les coups les standards ouverts et la compétition ouverte.

Et tôt ou tard, un vendeur en train de se débattre leur offre le choix.

Finalement, un marché mature des stations de travail réalisa qu'il était mieux servi par des standards ouverts partagés par toute l'industrie, et tous les vendeurs suivirent cette ligne ou firent faillite, depuis les vendeurs de terminaux (l'ASCII ou la banqueroute) jusqu'aux intégrateurs de réseaux (TCP/IP ou la banqueroute) en passant par les vendeurs de machines (Unix ou la banqueroute).


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