Pour un monde meilleur, grâce au logiciel libre : entretien avec Richard Stallman.

Auteur : Hiroo Yamagata, in Better Society through Free Software: Richard M. Stallman Interview
Traducteur : Sébastien Blondeel

août 1997 ; traduit en mai 1999

1. L'entretien

Hiroo
Le noyau HURD de votre système d'exploitation entrant en phase bêta, il est maintenant devenu possible de créer un système complet fondé sur la ligne de produits du projet GNU. Comment fonctionne le développement de ce dernier ?

RMS
Ahem. Tout d'abord, prenez garde au mot « produit ». Il implique qu'on fabrique quelque chose afin de le vendre. Je vous accorde que les sociétés de développement élaborent des logiciels afin d'en vendre des copies. Il s'agit donc bien d'un produit. Le but du projet GNU est, au contraire, de créer une meilleure communauté. Nous vendons des copies pour développer des logiciels. Il y a donc une différence fondamentale.

La FSF emploie quatre programmeurs à plein temps, et ils écrivent du logiciel. Cependant, de nombreux volontaires participent. À propos, je suis moi aussi un volontaire. Je ne suis pas payé par la FSF. En tant que président de la FSF, je souhaite encourager les gens à donner et à se porter volontaire, aussi montré-je l'exemple.

Hiroo
Estimez-vous que HURD est aussi avancé que vous le souhaitiez au tout début ?

RMS
« Au tout début », ce n'est pas la « raison » qui nous a poussés à écrire HURD. Nous ne visions nulle avancée technique. C'est un malentendu très fréquent. Le but du projet GNU est de faire des avancées sociales, c'est-à-dire d'accroître la liberté des utilisateurs. Bien sûr, en tant que hacker, j'aimerais assister à des avancées techniques. Mais le projet GNU s'est ébranlé dans le but de permettre d'utiliser un ordinateur sans pour cela devoir employer aucun logiciel propriétaire. De cette manière, en effet, on peut vivre mieux. J'entends par là qu'on peut coopérer avec les autres. Le logiciel propriétaire empêche cela, car il interdit la copie et la coopération mutuelle.

Cela étant dit, HURD offre malgré tout un progrès technique certain. La conception sous-jacente en est plus propre et plus puissante, et n'a été surpassée par aucun autre système existant.

Hiroo
Sur quoi travaillez-vous principalement ? Continuez-vous à écrire du code à proprement parler ?

RMS
Oui. Je maintiens toujours Emacs, et cela suppose de coder (mais surtout de déboguer). Emacs20, qui incorporera une partie du code de Mule, écrit par M. Handa, sortira bientôt.

Hiroo
Très bien. Je souhaiterais passer à l'opposition entre logiciel commercial propriétaire et logiciel li...

RMS
Il faut faire très attention aux mots qu'on emploie ici. Le logiciel commercial et le logiciel propriétaire sont des concepts totalement différents. Le qualificatif « commercial » se réfère aux dispositions financières liées au logiciel. Le qualificatif « propriétaire » se réfère aux droits conférés aux utilisateurs. Un logiciel libre doit donner la liberté de copier, de modifier, et de disposer du code source. C'est pourquoi le logiciel propriétaire et le logiciel libre sont disjoints, mais on peut trouver des logiciels commerciaux qui soient aussi des logiciels libres.

Hiroo
Je ne comprends pas. Quoi, par exemple ?

RMS
GNU Ada. C'est une société commerciale qui se charge du développement, mais ce logiciel est distribué selon la GPL. Cette société gagne de l'argent grâce à des contrats d'assistance technique et de service. La FSF, elle aussi, vend des logiciels.

Hiroo
Dans de tels cas, je serais tenté de dire que ce n'est pas le logiciel qui est commercial. C'est la distribution et l'assistance technique que les utilisateurs rémunèrent, n'est-ce pas ?

RMS
Cette question est sans intérêt. Ce n'est pas une manière utile de comprendre la distinction. Il est plus utile de mettre l'accent sur les conséquences factuelles des divers membres de l'alternative. Quand on achète un CD-ROM, on peut dire qu'on en achète telle ou telle portion, mais dans la réalité, à moins d'acquitter l'intégralité de la somme, on n'a pas le CD-ROM. Le problème n'est pas de savoir ce qu'on a acheté. Le problème est de savoir ce qu'on a le droit d'en faire une fois qu'on l'a acheté.

Hiroo
Et vous prétendez qu'il faudrait que tous les logiciels soient libres. Est-ce la une position réaliste ? N'existe-t-il aucun logiciel qui ne puisse être écrit sans les apports financiers que lui apporteront le fait d'être propriétaire ?

RMS
Cette question présuppose que le logiciel est une bonne chose, indépendamment du fait qu'il soit libre ou propriétaire. Je ne pense pas ainsi, car j'accorde beaucoup d'importance à la liberté dont je dispose dans ma vie, et je ne me contente pas de n'examiner que les spécificités techniques. Je ne pense pas qu'un programme puissant me rendra la vie meilleure s'il me faut porter des chaînes pour l'utiliser, et si l'utiliser signifie pour moi perdre la liberté de partager. Si tous ces logiciels propriétaires n'étaient jamais écrits... et alors ? Je préfère être libre qu'avoir des tas de logiciels.

Hiroo
Mmmm. Jusqu'où pensez-vous pouvoir étendre l'idée du logiciel libre ? À la musique, à l'écriture, ou peut-être aux biens matériels dans certains cas ?

RMS
Elle ne s'applique pas aux biens matériels, parce que (1) on ne dispose d'aucune manière de les recopier, et (2) dans la plupart des cas, qui les possède a le droit de les modifier.

La question se pose pour les autres types d'informations ; mais puisqu'on ne les utilise pas de la même manière que le logiciel, il ne faut pas nécessairement les traiter exactement comme on traite le logiciel.

En tant que société, il nous viser à accroître le nombre d'artistes qui peuvent gagner leur vie en écrivant des textes ou en jouant de la musique. Le droit d'auteur est une manière de procéder. Mais il faut comprendre qu'il traite mal de la question. De nombreux musiciens gagnent peu d'argent, même s'ils vendent plusieurs dizaines de milliers de disques. Pendant ce temps, il ôte à l'utilisateur la liberté de copier. Récemment, certains musiciens ont commencé à distribuer leur musique sur l'Internet, en encouragent la copie, et vendent leurs disques directement. Tout comme une musique couverte par la GPL. Peut-être vendent-ils moins de disques, mais ils gagnent plus d'argent.

Il en va de même avec les livres. Récemment, des gens ont écrit un livre de cours d'informatique, l'ont rendu librement disponible, et ont demandé aux lecteurs de leur envoyer de l'argent s'ils l'avaient aimé. Et ils ont collecté une belle somme. Peut-être n'a-t-on pas besoin d'un système qui oblige les gens à payer, comme dans le cadre du droit d'auteur. Il se peut que des contributions volontaires suffisent.

Hiroo
Mais un tel système, de même que le système du logiciel libre, repose sur l'honnêteté et la bonne volonté. La plupart des systèmes sociaux qui réussissent sont plutôt fondés sur la suspicion et la méfiance.

RMS
N'importe quoi. Toute société est fondée sur la confiance et la bonne volonté, à l'exception peut-être de certains états policiers extrêmes. La plupart des gens ne volent pas et ne tuent pas, et pas par peur du gendarme. Ils ne le font pas parce que c'est mal, et ils n'ont tout simplement pas envie de le faire ! La confiance et la bonne volonté sont la norme, tout le reste est l'exception.

Le logiciel propriétaire aggrave l'égoïsme. Bien sûr, on a tous un côté égoïste, mais si le monde des affaires tente de vous faire croire que tout s'arrête là, ce n'est pas le cas. Le logiciel libre ne demande à personne de ne pas être égoïste. Il vous demande d'être égoïste d'une manière qui ne porte pas à conséquence. Il n'oblige personne à être gentil ou altruiste. Il autorise de tels comportements. La plupart des gens souhaiteront aider leurs amis de temps en temps, et le logiciel libre permet cela. Ce n'est pas le cas du logiciel propriétaire, et cela est une mauvaise chose pour la coopération dans la société.

Hiroo
Mmmm. Dites-moi donc ce que pensez du logiciel piraté.

RMS
Je n'appelle pas cela du « piratage », car c'est là un mot de la propagande. Je ne pense pas que cela soit une mauvaise chose de copier et de partager de l'information. Certains états peuvent voter des lois contre cela, mais cela rend juste cette activité illégale, et non pas mauvaise.

Une copie non autorisée d'un programme propriétaire souffre des mêmes inconvénients qu'une copie autorisée. Si on souhaite pouvoir faire plus de copies et les partager, il faut le faire secrètement ; et on n'a pas accès au code source.

C'est pourquoi je pense que les copies non autorisées ne sont pas vraiment meilleures que les copies autorisées. Leur seul avantage est de nous éviter de donner de l'argent à celui qui détient les droits sur le logiciel. Cela est une bonne chose, car ce dernier ne mérite pas de récompense pour avoir produit un logiciel propriétaire.

Cependant, je peux obtenir le même résultat en n'utilisant pas du tout le programme. J'utilise plutôt du logiciel libre.

Hiroo
(!! Ouh là !) Mmmm... vos idées sont vraiment tirées par les cheveux. Comment évaluez-vous vos chances de réuss...

RMS
(interrompant) Je ne vous comprends pas. Tirées par les cheveux ? Comment pouvez-vous dire une telle chose ? « Tirées par les cheveux » signifie que cela est impossible, mais cela fait 15 ans que je prouve le contraire. Et le nombre d'utilisateurs de logiciels libres croît.

Hiroo
Mais... n'est-ce pas parce que vous n'occupez qu'une faible portion de la société ? Cela ne peut pas être généralisé, je me trompe ?

RMS
Tout ça, c'est des conneries. Des spéculations, rien de plus, visant à se travestir en remarques fondées. C'est une remarque stupide, à la portée de n'importe qui. Évidemment, ne disposant pas de machine à voyager dans le temps, il m'est impossible de vous dire si oui ou non le mouvement du logiciel va conquérir le monde. Mais on a souvent clamé que ce mouvement était totalement impossible, et malgré tout nous avons réussi à continuer et à progresser. Voilà des preuves permettant d'être confiant. Qu'avez-vous à leur opposer ?

Hiroo
Mmmmmm... Je suppose que vous avez déjà livré ce genre de conversation, et rencontré des sceptiques et autres personnes qui peinent à comprendre. Où trébuchent la plupart d'entre eux ?

RMS
D'abord, sur la signification du mot anglais « free

NDT : il signifie à la fois « libre » et « gratuit ».
 ». Cela donne « jiyuu » en japonais, et cela n'a rien à voir avec l'argent.

Nombreux sont ceux qui font de nombreuses hypothèses de manière inconsciente. Certains pensent que tout un chacun est soit un capitaliste, soit un communiste. Puisque je m'oppose au logiciel propriétaire, ils voient en moi un communiste. Certains pensent aussi que je jalouse ceux qui gagnent beaucoup d'argent grâce au logiciel. Ils sont si habitués à penser que c'est l'argent qui est important, qu'il leur est difficile de comprendre quelqu'un qui a d'autres priorités.

Je ne me suis jamais opposé au fait de gagner de l'argent, et je n'ai rien contre la vente de copies de logiciels. Je m'oppose au fait de retirer aux utilisateurs leur liberté. C'est tout.

Hiroo
Lors d'une conférence, vous avez mentionné le fait que vous n'utilisiez pas de mots de passe, et n'aviez mis en place aucun système de sécurité pour protéger votre ordinateur.

RMS
Ouais. La notion de sécurité peut avoir du sens dans le cadre d'installations bancaires ou militaires, mais dans celui d'un laboratoire d'informatique, c'est un signe de dépression sociale.

Hiroo
(!!!) Dépression sociale ?!

RMS
Oui. C'est comme guérir le symptôme tout en aggravant la maladie. La maladie, ici, ce sont ces jeunes gens coupés de leur cocon douillet et de tout ce qui en vaut vraiment la peine, qui n'ont rien d'autre à faire que se rebeller et attirer l'attention en s'introduisant subrepticement dans les systèmes d'autrui. Mais l'attention qu'ils attirent ainsi est une attention de haine et d'hostilité totales. Un système de sécurité envoie un tel message d'hostilité, et je ne veux prendre parti pour aucun des deux côtés.

Hiroo
Vous n'avez toujours pas de système de sécurité ?

RMS
À mon grand regret, il me faut reconnaître que oui. Il y avait une personne qui effaçait sans cesse nos fichiers, et nous n'avons guère eu le choix. Nous avons mis en place une passerelle, et un serveur de connexions. Mais puisque je pensais que cela était très triste, j'ai décidé qu'il me faudrait en souffrir davantage, aussi ne puis-je pas me connecter sur ce serveur.

Hiroo
Mais d'un autre côté, la FSF encourage des logiciels de cryptographie, non ?

RMS
Eh bien, c'est là une remarque intéressante. Je n'aime pas ceux qui conservent des secrets par-devers eux, en en privant leurs voisins, mais je pense qu'on devrait pouvoir se protéger du gouvernement. C'est là que le cryptage intervient.

Hiroo
Mais d'un certain côté, les gouvernements ne sont-ils pas une forme étendue de la notion de voisinage ?

RMS
Oh non, ce n'est pas ainsi que je considère le gouvernement des États-Unis d'Amérique. Non.

Hiroo
L'espace nous manque. Vous souhaitez ajouter quelque chose ?

RMS
Oui, à propos de Linux. Je vous demande d'appeler les systèmes qui utilisent le noyau Linux, « GNU/Linux » ou « systèmes GNU utilisant le noyau Linux ». Cela, parce que ce prétendu système « Linux est principalement un système GNU. Et le fait qu'on comprenne de moins en moins bien le lien qui unit ces systèmes au projet GNU est également important à mes yeux, car cela crée une scission dans le mouvement du logiciel libre.

Hiroo
Mais c'est assez difficile à avaler. J'ai en ce qui me concerne énormément découvert du projet GNU à travers Linux, et c'est cela qui m'a incité à faire mes premiers dons. Il faudrait donc qu'une reconnaissance accrue et une expansion du monde du logiciel libre prennent place sans le changement de nom. Et je dirais que le noyau est l'élément le plus central d'un système, et ne vois donc nul inconvénient à baptiser le système complet du nom de son noyau.

RMS
C'est un autre énorme malentendu. Le noyau n'est qu'un des composants essentiels. Je dirais que le compilateur est plus important.

Hiroo
(...Mais qui ne programme pas n'utilise jamais le compilateur...)

RMS
Comme vous le dites, cependant, Linux a énormément contribué à l'expansion du monde du logiciel libre. Et je n'ai rien contre ce système. Je l'utilise moi-même, et quand on me demande quel système il vaut mieux utiliser, je réponds GNU/Linux, car c'est le meilleur système disponible. J'accorde de l'importance au fait de remercier qui le mérite, et à la scission très réelle et non nécessaire dans le monde du logiciel libre.

J'aimerais enfin encourager les vendeurs de CD-ROM à augmenter leurs prix d'un ou deux dollars et de donner cette somme à la FSF ou à un autre projet de logiciel libre. Cela serait avantageux pour la société à long terme, car cela mènerait à une plus grande quantité de logiciel libre. Et il faudrait aussi qu'ils annoncent combient ils donnent pour chaque CD-ROM vendu, de manière que les utilisateurs puissent juger de leur contribution au mouvement du logiciel libre.

Voilà, c'est tout. Bitouillez bien ! (9 août 1998).