Manque de fonctionnalités évoluées

Linux est un système d'exploitation relativement nouveau développé en grande partie par des programmeurs volontaires. Ces développeurs n'ont qu'un accès limité aux matériels évolués, donc onéreux (bien que beaucoup de constructeurs les mettent maintenant fréquemment à leur disposition). Ainsi Linux n'a pas à son actif aujourd'hui assez "d'heures de vol" sur le matériel dernier cri. En conséquence, il se positionne (avec MS-Windows NT) comme un système d'exploitation destiné à des gammes moyennes ou basses, des catégories où ses performances sont très bonnes.

Beaucoup d'utilisateurs s'inquiètent de la pérennité de Linux. Ils craignent qu'en cas d'inflation des masses à traiter, ils soient contraints de changer leur matériel et par là même d'abandonner Linux. Le dernier noyau de Linux (version 2.2) cependant, permet d'accroître ses performances par l'adjonction de microprocesseurs, et ce de façon linéaire jusqu'à un nombre de 4, même s'il peut s'exécuter sur des machines en possédant plus. Sur des processeurs 32 bits, Linux peut en théorie utiliser un maximum de 4 Go de mémoire virtuelle , sauf sur les cartes Intel. (Selon un développeur expérimenté de noyaux Linux, il n'est pas possible d'utiliser efficacement plus de 2 Go de mémoire sur un PC, donc Linux se limite à un maximum de 2 giga-octets). Linux peut gérer 64 Go sur un UltraSPARC. Il gère le RAID (Redundant Array of Inexpensive Disks : redondance des disques durs) logiciel pour parer aux erreurs disques, et le regroupement (clustering) par la technologie "Beowulf". IBM a récemment démontré qu'il était possible d'arriver à la puissance d'un super-calculateur Cray en utilisant une batterie Beowulf de 17 serveurs Intel Netfinity sous Linux, et ce pour seulement 3 % du coût !

Néanmoins, les performances de Linux ne sont pas linéaires au delà de 4 microprocesseurs, et il n'offre pas de clustering à haute disponibilité (mais Beowulf assure des performances très élevées) ou une architecture ccNUMA (Cache-Coherent Non-uniforme Memory Access), il ne peut pas héberger de multiples "domaines" de systèmes d'exploitation indépendants au sein d'une même machine, ou permettre à une batterie de systèmes Linux d'apparaître comme un seul et unique, possibilités fournies par beaucoup d'Unix haut de gamme aujourd'hui. Une journalisation du système de fichiers et une gestion de volumes logiques sont d'autres absences notables.

Des projets sont en cours pour dépasser toutes les limitations que nous venons d'évoquer, et les résultats devraient commencer à poindre dans un an ou deux. Malgré ces insuffisances actuelles, Linux est adapté aux exigences de la majeure partie des applications existantes, même s'il n'atteint par encore les offres haut de gamme d'IBM, Sun, Compaq/Digital, SGI ou HP.

Ces constructeurs réputés d'Unix semblent avoir adopté une stratégie défensive de vente. Ils offrent Linux sur leurs matériels propriétaires de moyenne/basse gamme, et leurs systèmes d'exploitation internes pour leurs matériels haut de gamme. Ainsi, temporairement au moins, ils disposent d'une ligne de produits complète. Il sera intéressant de voir combien de temps cette stratégie fonctionnera. Une maxime marketing dit que "90% du marché repose sur le bas de gamme". Ce qui a permis à un constructeur de PC tel que Compaq de se développer suffisamment en une décennie pour racheter des constructeurs de gros systèmes comme Digital et Tandem. C'est également ce qui a contribué a faire gagner des parts de marché à MS-Windows NT face à des systèmes d'exploitation plus puissants.

Ces constructeurs d'Unix pourraient bientôt voire en Linux la poule aux oeufs d'or. Il pourrait les aider à vendre tellement de machines (d'entrée de gamme) qu'ils seront prochainement amenés à devoir prendre la décision délicate de continuer ou d'abandonner leur propres systèmes d'exploitation. Linux pourrait leur faire réaliser que c'est le matériel qui leur procure leurs marges. Afin de se maintenir sur le marché, chacun serait être contraint de donner à Linux les fonctionnalités de son propre système d'exploitation, pour finalement remplacer totalement ces systèmes propriétaires.

Cette évolution a déjà commencé. SGI (autrefois Silicon Graphics) a annoncé qu'elle migrera bon nombre des fonctionnalités de son système d'exploitation Irix sous Linux au cours de l'année prochaine, comme par exemple ccNUMA, SMP, la gestion avancée de la mémoire, les applications réseaux et graphiques puissantes. Elle semble tenir sa promesse en ayant récemment publié les sources se son logiciel propriétaire de gestion d'unités de stockage amovibles OpenVault en tant que sources libres. Les pressions liées au marché pourraient, d'ici peu arracher les "bijoux de la couronne" des systèmes d'exploitation propriétaires pour les offrir à Linux. Cela peut paraît attristant d'une certaine manière, mais cela marque une étape supplémentaire dans le mouvement inexorable de l'ouverture des normes et des systèmes, qui ne traduit rien de plus que le glissement du pouvoir du constructeur vers le consommateur. D'ici quelques années, Linux aura peut-être même pris la place des versions Unix propriétaires, et deviendra le standard Unix.

Les premiers signes de cette mutation commencent à poindre. SCO (Santa Cruz Opération) est un développeur d'une version d'Unix commerciale fonctionnant sur serveur Intel, sur un marché très proche de celui de Linux. SCO ne construit aucun matériel, et n'a donc aucune bouée de secours face au raz de marée Linux. Il existe des signes tangibles de l'ombrage que commence à porter Linux à SCO. La méfiance liée à l'étiquette "freeware" diminuant, les utilisateurs sont de moins en moins disposés à régler en monnaie sonnante et trébuchante un logiciel commercial qui n'évolue pas aussi vite.

Dans ce contexte, l'annonce d'un rapprochement de SCO, Sequent et IBM embarrasse quant à son déroulement dans le temps. Ces trois compagnies ont annoncé qu'elles développeront une version commune d'Unix, du nom de code Monterey, qui s'exécutera sur le prochain processeur 64 bits d'Intel, le Merced. Sequent est sur une niche particulière, et SCO a des ennuis bien connus. Il est intéressant de spéculer sur la motivation d'IBM quant à la remise à flot de ceux qui pourraient être appelés, de façon peu charitable, deux "perdants".

Intel a publiquement annoncé son soutien à Linux pour Merced, et des outils de compilation GNU ont déjà été réalisés. Avec une concurrence si farouche dans l'attente de la plateforme Merced le projet Monterey rappelle l'évolution des dinosaures : un grand spectacle, mais condamnés à l'extinction finale.

Que cela se produise ou non, et en raison de l'énorme effort actuel pour faire entrer Linux dans la cours des grands, l'utilisateur ne devrait plus avoir à s'inquiéter de son évolutivité d'ici un ou deux ans.

Références :

Les super-ordinateurs basés sur Beowulf et Linux

Les super-ordinateurs d'IBM sur Linux

SGI offre sa technologie

SGI donne OpenVault

SCO grasping at Linux straw

SCO's CEO on Linux

Le projet Monterey

Le toolkit de Cygnus GNUPro destiné à Merced permet à Linux d'être compilé sur cette plateforme