Le Petit Journal du Linuxien Novice
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Dernière mise à jour : vendredi 30 novembre 2007

De l'intégrisme commercial

par Alain Riffart

Monsieur Larcher et toute la rédaction de Linux+,

Vous semblez craindre je ne sais quel châtiment parce que vous révélez que "tous les magazines de la rédaction sont montés sur des Macintosh" et que vous préférez Word "encore à n'importe quel éditeur Linux".

Et alors ? Que voulez-vous que cela me fasse ? Comment pouvez-vous mépriser le lecteur à ce point pour supposer qu'il va ergoter sur les outils que vous ou d'autres utilisez ? Ce choix fonde-t-il la qualité rédactionnelle du journal ? Faudra-t-il que je préfère P.L.Sulitzer à Montaigne parce que celui-là s'entoure de tout l'appareillage technologique voulu et que de plus il a un certain succès commercial, et que celui-ci n'a connu que la plume d'oie et n'a jamais figuré au palmarès des meilleures ventes du mois ?

Non, c'est le ton et le fond de votre éditorial que je n'apprécie pas. Le ton condescendant et mielleux pour une communauté fragile ("nous ne sommes pas encore assez nombreux") qui ne vous a pas attendu pour prendre des initiatives, pour produire des outils, pour manifester des valeurs de partage et de don.

Le ton qui vous permet d'utiliser un titre insultant pour ceux qui se souviennent encore de la signification et du contexte dans lequel le slogan "touche pas à mon pote" était utilisé par les citoyens soucieux de lutter contre le racisme et l'exclusion. Inutile de me fournir une explication de texte et de me faire valoir que ce n'est pas vous qui vous écriez "touche pas à mon Windows" mais le lecteur tolérant et subtil auquel vous faites dire "c'est de la daube...". Mais c'est bien le point de vue de ce lecteur que vous défendez. Un marchand d'ordinateurs aurait-il eu l'audace, une seule fois dans le monde, de refuser d'installer Windows, sur une machine neuve ? Windows serait donc victime d'ostracisme, dans la misère ? Peut-être, secourons-le et charité sera bien ordonnée.

Le ton insidieux , enfin, qui sous le prétexte d'une préférence personnelle vous permet non pas d'ignorer mais de faire ignorer la réalité des choses ; ainsi Word est un traitement de texte et sous Linux, il n'existe que des éditeurs !

Ton insidieux qui contamine le raisonnement : vous partez d'un témoignage vivant entendu autour de vous : "C'est de la daube..." dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas un modèle de tolérance, d'ouverture d'esprit ou simplement de respect humain pour condamner "les purs et durs de l'Open source", c'est à dire ceux qui subissent, depuis si longtemps, ce genre de sarcasme. Vous contribuez au moins à maintenir, sinon à accroître, la pression qu'ils supportent quotidiennement...

Vous me rappelez ces gens qui, lorsqu'on essaie de leur faire comprendre que telle communauté est victime du racisme le plus atroce, vous rétorquent : " mais c'est eux qui le veulent bien : regardez les, ils vivent entre eux, ils ne mangent pas comme nous, ils ne parlent pas notre langue... Des fanatiques." Et alors ? Toute minorité a évidemment ces tendances au repli sur soi. Les valeurs dominantes semblent tellement "normales". La paresse, les habitudes prises, l'absence de curiosité intellectuelle, tout contribue à créer cette inertie qui fonde vos préférences.

Et de proclamer "la dictature des informaticiens". Insidieux encore ; pas la dictature de tous les informaticiens, par exemple ceux qui empêchent sous prétexte de brevet que l'on connaisse leur source ou les sources d'algorithmes essentiels ? la "dictature des purs et durs de l'Open source"...

Imaginez-vous Euclide travaillant pour un système propriétaire ? L'heureuse société détentrice de son algorithme fournirait, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, les résultats de toutes les divisions entières du monde. Et comme cette heureuse société, aurait à partir de cet algorithme, développé, sous brevet évidemment, toute l'arithmétique, les nombres premiers etc..., PrimoSoft (C'est le nom de la société qui employait Euclide ; ne le saviez-vous pas ?) gérerait les comptes de la planète entière , et aussi tous les systèmes de cryptage si souvent fondés sur cette arithmétique ! Pure utopie n'est-ce pas ? Impossible d'imaginer un tel pouvoir ?

Je suppose qu'arriver à ce point insupportable, quelques fanatiques se seraient levés pour proposer d'autres solutions. Ils auraient réclamé au nom d'une vérité universelle (l'algorithme d'Euclide) et utile à l'humanité, le droit pour tous, de maîtriser, diffuser, utiliser cette vérité indispensable. Les maîtres du moment leur auraient ri au nez arguant d'une part, des t‚tonnements et erreurs de ces pseudo-chercheurs, d'autre part, de l'infaillibilité des produits PrimoSoft. Surtout PrimoSoft aurait encouragé une attitude de pure consommation : qu'importe la manière de faire, nous vous garantissons le résultat. Achetez le résultat.

Au bout d'un certain temps, et contre toute attente, la voix de "ces purs et durs" aurait été entendue. En effet, une petite minorité de curieux, auraient suivi ces fanatiques de la première heure. Ce nouvel engouement pour l'arithmétique libre, fut fondé (les textes grecs et égyptiens de l'époque l'attestent) sur des notions aussi fumeuses que la liberté et la responsabilité du citoyen, la diversité des approches intellectuelles, le désir tout simple de ne pas mourir idiot, la volonté d'apprendre et de comprendre, et bien d'autres notions, qu'autrefois (du temps d'Euclide) on rassemblait sous le vocable d'humanisme.

Alors les marchands entrent dans le temple. Et ils proclament tout de go qu'il faut diffuser le produit suivant des méthodes efficaces, modernes... Que l'on n'a plus besoin de ces amateurs à la petite semaine, qu'il faut du sérieux, du solide... Bref du commercial. Et les artisans de la première heure deviennent "des purs et durs de l'Open source".

N'ayez crainte, j'ai bien lu, et avec attention, votre éditorial. J'ai bien noté la pirouette du paradoxe. Ils sont fermés sur leur position, alors qu'ils proclament l'ouverture. Vous ne croyez pas que vous allez un peu loin : les sources sont-elles oui ou non diffusées, mises à jour, corrigées ? Alors ? Préférez-vous le sourire commercial et les sources cadenassées, les procès, les mises à jour payantes pour des bugs déjà payés ? Ne sont ce pas ces purs et durs qui vous offrent la possibilité d'écrire l'éditorial d'un journal qui n'aurait pas lieu d'être sans eux ?

Au delà de la manière, il y a le fond ? Je ne suis pas un informaticien, je ne suis qu'un vieil agrégé de lettres (depuis trente ans maintenant) et surtout un être humain qui s'intéresse à l'informatique, et plus particulièrement à Linux, non pas pour que le totalitarisme d'un système remplace celui d'un autre. Je ne suis pas un intégriste de la pensée linuxienne, mais je pense au contraire que la philosophie en oeuvre, non pas dans Linux, mais dans les modes originaux de développement de ce système d'exploitation et dans les règles de la GPL, par exemple, est une vraie philosophie humaniste. Elle offre les bases du partage du savoir et, à sa manière, lutte contre certaines formes d'obscurantisme. Et vous défendez le réalisme commercial.

Certes, je ne nie pas les excès de langage, à la mode d'ailleurs, les condamnations sans appel que peuvent lancer certains militants de la cause linuxienne. J'ai bien compris que le mot daube renvoie au sempiternel "windaub" que l'on trouve dans de nombreux magazines labellisés Linux. Je ne les excuse pas mais j'ai trouvé auprès de nombreux bénévoles une disponibilité, une écoute qu'aucune société commerciale ne m'a jamais fournie.

Car là gît le lièvre : le commerce. Et si le pingouin pouvait donner quelques oeufs d'or. Ah! les portails, les formations, les magazines... Lorsque j'ai commencé à utiliser Linux, voici presque quatre ans, il n'existait qu'un seul magazine qui parlait de Linux : Dream. Et l'intérêt de ce magazine était surtout dans le fait qu'il parlait de solutions alternatives, de vraies alternatives au vrai totalitarisme. Terme excessif ? Quel nom donnez-vous à un système qui couvre le monde entier, qui induit partout les mêmes comportements, la même logique... Je ne parle pas de logique informatique, je parle de logique commerciale. C'est à juste titre que l'on a pu parler de "hold up du siècle". Non je suis pas en train de dire que je regrette l'aspect confidentiel de Linux...

Quel éditorial produire ? Un éditorial que vous n'écrirez jamais, il est rédigé. Si vous êtes curieux procurez-vous le numéro de Juin (332) de la Recherche, lisez l'éditorial. Vous pouvez aussi consulter cet article à l'adresse : http://www.larecherche.fr/VIEW/332/03320051.html.

Cet article traduit avec justesse les raisons qui me font m'intéresser à Linux. De la même façon qu'un article d'un monde diplomatique sur la biodiversité, ou un autre sur la nécessité de diversifier les formes de l'échange commecial ou un dernier contre l'hégémonie de l'anglais me renvoient à Linux. Je m'excuse de ne pas vous fournir les références de ces derniers exemples, mais enfin vous êtes journaliste, vous avez l'habitude de faire des recherches de documentation et le monde diplomatique maintient un site internet...

Et surtout ne faites pas votre prochain éditorial sur le navigateur internet que vous préférez ou utilisez, je ne pense pas que cela ait un gand intérêt et vous pouvez faire ce que bon vous semble.

De toute façon je ne lirai pas le prochain éditorial de Linux+. Depuis l'inflation de l'automne 99 j'ai acheté absolument tous les nouveaux magazines dédiés à Linux, sans exception. J'ai donc acquis les 4 numéros de Linux+, le petit dernier Linux Loader, planète Linux, Linux mag, pratique, 100% pur Linux... Je n'en ai pas manqué un seul. Arrive l'heure des bilans... Linux+ n'est pas parmi les titres que je retiendrai. Je vous souhaite toute la réussite commerciale possible et imaginable. Je continue avec Login (ex dream) pour la diversité, la mise en page, la place laissée à d'autres horizons, y compris littéraires, (et la qualité de l'othographe, ce qui est rare) et Linux magazine (malgré son indigence en matière d'orthographe ; ils doivent utiliser un correcteur orthographique Linux mis au point par les purs et durs !) pour la dictature des informaticiens qui m'ouvrent bien des horizons.

Un petit détail pour terminer : depuis deux ou trois numéros Login parle beaucoup d'un système qui monte en force : Beos. Je l'ai installé, intéressant. j'aime bien FreeBsd, et je ne vais pas tarder à regarder Qnx. Il n'est pas exclu que je me rachète un Mac, si j'en trouve un d'occasion. J'avais rien contre CP/M en son temps. J'ai même défendu LSE et travaillé avec Smalltalk alors que le langage objet était loin d'être à la mode (en 1984-85). Vous exprimez la crainte, dans le numéro 3 de Linux+ que l'étang, demain, soit asphyxié par des nénuphars linuxiens. Il y aura toujours des purs et durs pour aller voir ailleurs. Beos+ ou FreeBsd+ ou Qnx+, voire OS2+ ne ce sont-ce pas de beaux titres ? Si ces systèmes ont le vent en poupe, dans quelques années, ne manquez pas de publier un journal, qui regrettera alors la position hégémonique de Linux, tout en titrant "Touche pas à mon Linux", qui procurera, certainement, des outils ... (comme on le dit aujourd'hui) incontournables !

Au fait, M. Michel Barreau qui écrivait dans Linux+ n°1 : " Le logiciel libre y prospère (sur le Web). Et Linux en est le porte-drapeau Envie de vous y mettre ? Alors ce magazine est fait pour vous, déjà connaisseur en micro-informatique. Pour vous, que la manipulation de partitions disques n'effraie pas. Pour vous, prêt à l'apprentissage d'un nouveau langage et d'une autre interface." et qui est aujourd'hui Editeur délégué, directeur des rédactions a-t-il contribué à modifier cette profession de foi du Linux+ n°1 ? Je le trouvais plutôt sympathique Tux qui ouvrait tout grand la fenêtre Microsoft et quel contraste avec "Touche pas à mon Windows" ! J'ai même failli m'abonner...

Je n'avais oublié qu'une chose : la stratégie commerciale. Comme à la pêche on appâte les plus mordus ; ils entraîneront bien les autres. Tant il est vrai que tout individu qui se lance dans une relation commerciale, aussi anodine fut-elle, ne devrait jamais oublier un point essentiel : il est un "custom target" et suivant les circonstances il sera touché au coeur, entre les deux yeux ou en dessous de la ceinture. Mais on ne le manquera pas.

Et félicitations pour Upgrade. Je l'ai aussi acheté : ça c'est du commerce.

Veuillez croire, Monsieur ainsi que toute la rédaction, en mes sentiments libres.

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